lundi 6 janvier 2025

La commode aux tiroirs de couleurs Olivia Ruiz





On a poussé les meubles et dansé toute la nuit dans un bain de larmes avec Papi, ça nous à fait du bien. Ma fille Nina s'est réveillée et s'y est mise aussi . Je n'avais pas envie de laisser Papi ce midi , il  n'a plus rien lui, maintenant que ma grand-mère est partie . J'arrive en haut de la Butte , haletante mon sac, sous un bras et ma fille endormie dans l'autre. Epuisée par mon chagrin , j'ai soudain la sensation d'être ma grand-mère quatre vingt ans plus tôt, gravissant les Pyrénées grelottante , perdue, amputée, elle de sa terre ; moi de sa présence désormais. J'ouvre la porte de mon appartement, allume la lumière et elle est là , la commode chez moi , au milieu du salon. Elle est restée magique après son départ, cette pensée me fait sourire et pleurer. Puis réaliser. Que vais je faire de cette foutue commode ? Quand l'énigmatique objet de notre convoitise est arrivée dans la maison de ma grand-mère j'avais quatre ans . Avec mes cousins, on s'est enfiévrés milles fois en tentant de fourrer le nez dans cette commode , attirés comme des aimants à bêtises  par l'arc en ciel des tiroirs, des petites chefs sur chacun d'eux qui suppliaient d'être tournées, le métal doré qui renforçait les angles pour nous les rendre plus inaccessibles encore . Mais à chaque fois notre mamie à poussé un de ces cris suraigus radicalement dissuasif dont elle seule avait le secret. Mais nos questions sur la commode demeurait sans réponses. Enfant je jouais de ma position de favorite pour que l'Abuela me dévoile le précieux trésor, elle m'appelait si fièrement " mon tournesol" mais rien n'y faisait . J'ai mis un vinyle d'Ennio Morricone , Abuela personne ne l'a jamais appelée autrement; avec ses yeux noirs et sa peau tannée, dans ma famille de toute façon , de mère en fille on appelle sa grand-mère Abuela . L'énorme commode en chêne massif abrite dix tiroirs, ma fascination pour l'interdit n'a pas diminué avec les années, j'ai l'impression que je vais mettre ma main dans le feu. Je guette le dixième tiroir, le plus petit, le plus mystérieux, je l'ouvre lentement, savourant chaque seconde, ce tiroir là est bien rempli, je le sens du bout des doigts moites et tremblants . Du colliers de macaronis au cendrier en pâte à sel, mes plus grandes œuvres s'y trouvent, elle a gardé absolument tout ce que j'ai confectionné pour elle . Les souvenirs resurgissent j'en sors une photo de mes cousins et moi devant le mobile home que louait Papi et l'Abuela chaque été au camping Narbonne Plage ; nos sourires coquins et de joie de vivre qui émane de nos visages rafraîchissent le papier délavé". Nous étions heureux; dormir tête bêche à six ans dans le lit de ses grands parents avec eux bien sûr, ne nous posait aucun problème, au contraire quand l'un de nous était trop grand et devais passer au lit de camp pour laisser la place à un plus jeune , c'était le drame. L'Abuela et Papi étaient toute notre vie ; je me sentais à l'abri auprès d'eux lorsque j'étais enfant. J'espère qu'à mon tour, j'ai réussi à leur procurer cette sensation quand les années les ont plus fragilisés. L'Abuela à été le ciment de notre famille. Je reluque la commode du coin de l'œil ; j'aperçois une enveloppe au fond du tiroir rose, je reconnais l'écriture appliquée de ma grand-mère. Je commence à comprendre . Il va falloir y aller maintenant : attaquer par le premier tiroir, quitte à ne plus le lâcher jusqu'au matin. J'ai retourné le vinyle Morricone , je me suis assise devant la commode aux tiroirs de couleurs . A nous deux maintenant Abuela ; surprends moi encore. Mes parents s'aimaient autant qu'ils aimaient leur parti et leur patrie; ils en revendiquaient la langue, l'art de vivre, les coutumes mais aussi la combativité, la radicalité frôlant la folie et le courage ; personne n'aurait pu les en déposséder. Depuis plusieurs semaines l'invulnérabilité du clan semblait ébranlée. Papa et maman ne faisaient plus un pas dehors sans se retourner . Nous avons déménager chez Angélita et Jaime de vieux amis , à Barcelone .Mes parents ne travaillaient plus , ne sortaient presque plus, mais passaient leur temps à écrire et à organiser des réunions ; plusieurs fois par jour, des gosses des rues déposaient des documents en en récupéraient d'autres contre une pièce ou deux. Mes sœurs et moi, nous n'étions plus scolarisées . Certains enfants avaient été enlevés et envoyés dans le quartier de la honte à Alicante, dans des camps d'endoctrinements où on broyait leur cerveau pour en reconstruire un qui serait voué à servir " le guide "Plutôt mourir ! Un soir que nous rentrions du défilé del Dia de los  Reys , les poches bourrées de bonbons , Papa a allumé la radio, la voix dans le poste a parlé d'un projet , d'un massacre de sang, de Barcelone et Papa a dit qu'il était temps de nous mettre à l'abri; selon lui nous avions moins de trois semaines pour agir.  Il ne fallait pas nous inquiéter , nous rentrerions dès que Papa et Maman auraient fait tomber le régime de Franco. Nous partions pour la France , nous ne serons pas loin, et là bas il n'y avait ni bombardements, ni dictateur nous serions bien. Angélita et Jaime seraient avec nous tout le voyage, et nous amèneraient jusque chez le tio Pepe qui vivait depuis vingt ans dans la ville de Narbonne, près de la mer. Les mines défaites de nos parents auraient dû nous mettre la puce à l'oreille sur le quai de la gare. Leurs têtes étaient mises à prix dans tout le pays et au delà . Condamnés , ils avaient décidé de mettre fin à leurs jours ensemble, Dieu seul sait si d'autres ont connu un tel amour. Nous avions six , dix et seize ans le jour où nous avons embrassé nos parents pour la dernière fois . Le train n'est pas allé jusqu'à Narbonne, nous avons débarquées à Gérone et on a dû finir à pied. Il fallait laisser nos sièges aux milices qui partaient en rafle dans les villages frontaliers . Je ne comprenais pas tout çà à l'époque. Dès que Léonor percevait l'inquiétude de Carmen et la mienne, elle nous rappelait que tout cela était provisoire et que les méchants franquistes seraient bientôt repoussés par les gentils républicains. Quelle sensation de liberté au départ ! Quelle euphorie pour Carmen et moi ! Le soleil donnait des allures estivales à ce mois de février, nous partions à la découverte d'un nouveau monde et des centaines d'enfants de notre âge couraient à travers les Pyrénées avec nous . A mi chemin l'excitation étaient largement redescendue, pour Carmen et moi le froid se faisait de plus en plus présent, la fatigue pesante et certains souliers n'avaient plus se semelles; le reste de la procession bourdonnement composés de pleurs de bébés et de plaintes contenues retentissaient en échos dans la montagne . Au Boulou on sépare les hommes, les femmes et les enfants, autour de nous, les familles déchirées, nous avons eu droit à une tournée de piqûre à la frontière. A deux reprise sur les cent cinquante kilomètres parcourus, les convois de la Croix Rouge nous ont apporté de l'eau et quelques vivres. Nous sommes arrivées de nuit au camp d'Argelès, un froid de canard; je ne voyais pas trop ce qui pouvait valoir la dénomination de camp à cet immense enclos sur la plage, délimité par des barbelés, cette vaste étendue de sable ressemblait plutôt à un mouroir, une cinquantaine de cahutes éparses, quelques braséros et des fantômes agglutinés autour . Quatre infirmières nous ont installé dans un baraquement où gisaient déjà une bonne trentaine d'occupants à bout de force, comme nous. La Croix Rouge a appelé tio Pepe, pour sortir du camp, il fallait qu'un résident français confirme qu'il pouvait accueillir le ou les réfugiés concerné. Angélita resta dans le camp d'Argelès, une infirmière franco espagnole nous expliqua qu'à Elne , une dame de Suisse était en train d'y mettre en place une maternité. A notre arrivée à Narbonne , le tio Pepe nous conduisit dans ce que l'on appelle le quartier gitan, car il était français désormais, plus ou moins notable et il comptait bien se passer de la mauvaise publicité d'être vu avec nous ou pire encore nous héberger. Il siffla en bas de l'immeuble délabré, une madone quadragénaire apparut à la fenêtre du cinquième étage, la jolie Madrina nous attendait en tricotant et en mâchant du chewing-gum nonchalamment , elle nous amena dans une chambre équipée d'un lavabo , d'un grand lit et d'un petit bureau et de deux chaises, certes c'était délabré et il fallait pomper avec son pied pour obtenir un filet d'eau, mais la pièce faisait bien quinze mètres carrés, c'était confortable. Est ce que vous savez coudre ?  Bien sûr que nous savions coudre ! Même Carmen avait déjà appris, nos travaux manuels paieraient le loyer et le couvert. Carmen et moi pouvions que travailler le weekend  et intégrer l'école catholique du quartier qui tolérait les immigrés espagnols, à condition que Léonor, elle, soit à plein temps . Madrina s'inquiétait de notre bon sommeil et aussi du manque de sortie de Léonor, toute à son rôle de maman de substitution; elle s'en est tant inquiétée qu'elle  a tout fait pour que Léonor rencontre le fils Carnoi du deuxième. Mon irréprochable grande soeur rentrait à pas feutrés au petit matin. Ils se sont mariés deux ans plus tard, ils ont déménager après les noces et ont emmenés Carmen avec eux, moi j'étais trop compliquée, trop en colère, ingérable . A quinze ans j'étais trop jeune pour comprendre. Quelques semaines après le départ de Léonor, j'ai perdu pied, je vendais des cigarettes de contrebande, je volais du maquillage dans les magasins et des vêtements sur le marché; je ne participais plus aux corvées des parties communes de l'immeuble, je ne rendais pas mes ouvrages à l'heure. Madrina me fliquait jour et nuit  pour me faire filer droit comme toute gosse de quinze ans j'avais besoin d'ancrage, le mien s'était fissuré de trop de non-dits, Léonor voulait me responsabilisé : Raté. Dès que mes sœurs ont quitté le navire, j'arrêté l'école pour coudre à plein temps. je me suis juré que dès  que j'aurai réuni l'argent nécessaire je ferai mes adieux à Rita Monpeau Carreros je deviendrai Joséphine Blanc, ce doux prénom atténuerait mon tempérament de feu ; çà me franciserait . Enchanté , Rafael dit-il en me tendant la main. Evidement au hasard je tombe sur quelqu'un qui me ramène à moi , chez moi car avec cet accent c'est toute l'Andalousie qui se dessine sur la brique rose. Tu connais Toulouse ?Tu veux faire une visite avec le meilleur guide de la ville? Pourquoi pas! Je ne connais rien ici , je suis Narbonnaise , je viens d'arriver. Je découvre la ville telle que Rafael l'a faite sienne, depuis deux ans , il est réfugié lui aussi. je fais mine de ne rien savoir de cette guerre qui a ravagé son monde, notre monde. Je cache mon émotion et feins parfois la surprise; j'ai presque l'impression qu'il décode mes petits mensonges en temps réel et s'en amuse. Notre après-midi s'achève par son lieu de vie, Rafael loue une chambre dans une communauté d'artiste, nous avons discuter toute la nuit , il parle de sa vie de vitrier maintenant, des exigences inconsidérées et de l'impolitesse dont les français font mesure à son égard, il aimerait jouer de la guitare et écrire des poèmes toute la journée , mais il faut bien manger. Il ne dit pas tout , je le sens; comment le blâmer, alors que je suis moi même chargée dans un tissu de mensonges . Il prends sa guitare tout en continuant à parler, moi j'entends plus ce qu'il dit, chaque accord qu'il égrène, sans y penser révèle tout ce que j'occulte, le manque mortel des miens , de mon pays, de toute cette musique, que je suis pas apte à soigner la petite fille que j'étais, juste à l'enterrer provisoirement pour réussir à vivre. Je me rapproche et pose ma main sur les cordes de la guitare pour les faire taire avant qu'une larme ne se décroche; Rafael prends ce geste pour une invitation à m'embrasser; c'est le plus merveilleux malentendu, le plus extraordinaire et le plus doux accident que la vie m'aie donné à vivre. Je ne résiste pas, je m'abandonne, je m'offre, je succombe sans retenu à ses baisers, puis ses caresses , notre danse s'unit au fur et à mesure que nos peaux s'apprivoisent, dans la lenteur et l'écoute, dans ce que le plaisir peut avoir de plus sacré et de plus mystique. Depuis que je suis Joséphine Blanc tout à changer et l'humanité m'en semble d'autant plus détestable. Aimer Rafael : ni change rien . je suis bien reçu dans les magasins, j'ai trouvé facilement un travail de repriseuse à un salaire correct et j'entends des propos sans filtres des gens sur les immigrés,  j'écoute leurs conneries et j'acquiesce d'un air entendu, je bouillonne, je déborde, mais tout reste à l'intérieur et me noie ; ce qu'ils disent est faux, c'est injuste, l'exprimer me démasquerait. J'ai gagné la liberté d'exister mais ma liberté de parole à péri dans mon changement d'identité. Je suis prise dans un étau. Rafael doit savoir ! Moi aussi je veux tout savoir, je veux que nous soyons transparents l'un pour l'autre désormais. Mais quand deux êtres de la même famille se rencontrent aussi différent soient ils , ils se reconnaissent sans aucun doute. Rafael me dit : J'ai deviné les raisons de ton mensonge, j'ai entendu ton besoin d'être reconnu et accepté , alors j'ai fait comme si...Mais ce n'est pas par hasard , si nous nous sommes aimés, je suis devenu ta maison et toi la mienne. nous nous sommes donné plus que de l'amour, un commencement tout neuf, un repère, un ancrage, qui nous manquait à tous les deux depuis l'exil . Mais nous allons le retrouver notre toit, le vrai, je te le promets , mi cielo et nous repeuplerons l'Espagne d'enfants heureux. C'est pour çà que je pars dans un peu plus d'un mois, Miguel et Pascual s'en vont avec moi, nous emporterons des vivres pour la guérilla qui se meurt de faim, un attentat se prépare, nous avons une réunion à l'arrivée; à deux disons au pire trois semaines  tu m'embrassera de nouveau. Rafael n'est pas un simple exilé, il est Enlace , littéralement çà veut dire lien. Les Enlaces sont peu nombreux et triés sur le volet. ce sont des hommes de confiance, certains sont devenu maquisards pour ne pas avoir à quitter le pays. Rafael lui participe à l'acheminement de toutes sortes de marchandises depuis la France pour aider la guérilla antifranquiste . Il me parle de courrier et de nourriture, mais j'ai déjà trouvé des armes en pièces détachées sous notre lit qui apparaissent et disparaissent comme part enchantement Un Enlace est aussi un agent de renseignement, c'est un frondeur qui n'a rien à prouver, un homme impulsif qui a toutefois mûri et mesuré les conséquences de ses actes passés. Déjà quatorze jours qu'ils sont partis. La scène est aussi tragique qu'irréelle , je voudrai arrêter le temps et qu'Ulrich  n'arrive jamais jusqu'à moi, que les quinze mètres qui nous séparent  s'étirent à l'infini pour ne jamais entendre ce qui s'apprête à me dire. Rita c'est fini, je crois que j'ai vomi et que je me suis évanouie, il me semble qu'en me réveillant la première pensée est allé vers mes parents, eux au moins ils sont ensemble, si j'avais mesurer le danger je serai parti avec lui. Je lève la tête , tous les regards de l'assemblée sont posés sur moi, sur mes seins plus particulièrement, puis je me mets à penser à la maladie, mais il n'y a qu'une maladie qui fait pousser les seins, une maladie extraordinaire. Savoir qu'un minuscule morceau de Rafael s'était niché dans mon ventre avait réveillé un besoin viscéral de revenir sur ma terre: un besoin de retrouver ma langue, les couleurs de mes paysages, je ne pouvais pas imaginer que las bas j'étais devenu une étrangère, une traite, une prétentieuse petite française, ses retrouvailles que j'avais fantasmé sur ma route jusqu'à eux me fut interdit. Je décidai de ne pas exposer mon point de vue, ni d'imposer ma présence, mais de choisir mes combats. Tu sais quoi ma vida ? On s'en fiche, cette histoire est la nôtre. Je serai tes origines, tu seras mes racines, on s'écrira un avenir fantastique ensemble, je te raconterai que tu descends de deux lignées de combattants disparus pour leurs idées. Parce que avec toi, j'ai envie de tout, parce que si tu t'es invité là , c'est pour nous rendre immortels Rafael et moi .Je suis repartie le jour même de mon arrivée en Espagne vers Narbonne. L'espace d'une seconde, je me demande si je n'ai finalement jamais quitter cette chambre depuis deux ans, une voix me sort de mes nébuleuses pensées; je sursaute , me retourne : Tu as dormi dix neuf heures, Vous êtes qui ? Dis donc je t'ai marqué ! Je savais que tu reviendrais . André dis je un peu soufflée par la métamorphose de mon ancien protecteur; depuis ce mot qu'il était venu glisser sous ma porte: Rita j'habite en face, je t'ai vu à l'école et je voulais que tu sache que tout le monde ne déteste pas les Espagnols, demain si on t'embête encore, permet moi de m'en mêler André. Mon enfant est né un soir de février, André à posé un regard d'une immense tendresse sur le bébé, puis il m'a regardé droit dans les yeux, sans me laisser le choix il m'a dit : Ce bébé à besoin d'un père et toi d'une épaule; puis as tu vraiment envie d'affronter le regard des gens, comme quand tu es arrivée? Je ne te laisserai pas vivre cela sans moi. Tu peux ouvrir l'enveloppe maintenant c'est l'acte de naissance de mon premier enfant la fille de Rafael, qu'André à élevé avec encore plus d'amour que si elle avait était la sienne " Oui Carino , le fruit de cet amour incommensurable  et de ma tragédie qui ne finit pas si mal est ta mère. Et elle n'en a jamais rien su; dans ton sang et dans le sien , toute la force de l'Espagne bouillonne, tu sais quand tu étais dans son ventre j'ai essayé  de parler à ta mère . En vieillissant tu apprends que les secrets de famille peuvent devenir des gangrènes, vicieuses et parfois indécelables. Ta mère à catégoriquement refusé d'en savoir plus et j'ai décider de respecter son choix. Je multiplie les gestes d'affection pour André, pour elle aussi, afin qu'elle voit que nous sommes une famille et qu'il est temps de construire notre histoire à nous. André ne semble pas se préoccuper d'un avenir amoureux mais simplement d'un futur familial; si nos corps n'ont pas totalement trouvé le temps d'une danse cette nuit là, ils ont toutefois réussi à fusionner en toute discrétion. Je vis plutôt mal cette seconde grossesse, André travaille beaucoup et il n'a d'yeux que pour Cali quand il rentre. Mon impuissance me replonge dans le sentiment d'abandon que j'ai éprouvé en apprenant le choix de mes parents. J'accouche le 11 janvier d'un sublime garçon , nous l'appelons Juan , l'enfant à une immunité extrêmement fragile et ne survivra pas. Je voudrais courir jusqu'en mourir, mais Cali est le cadenas qui fait de mon piège une forteresse, pour elle je reviendrai dans cette vie que je déteste. Je vais revoir Pépita malgré nos échange de courrier , j'ai besoin de refaire le chemin à l'envers, mon coeur se serre quand je la vois, Ulrich rompt cette étrange silence, depuis la mort de son fils Pépita a perdu l'usage de la parole. Je vais revenir en Espagne, à Madrid le cousin de Rafael , Maisel m'attend sur le quai, une semaine que je suis là et nous n'avons pas évoquer l'objet de ma venue , nous faisons que "Baiser" comme dit Maisel , je ne pense pas, je regarde le monde autour et m'oublie dans cette méditation en mouvement. Pour moi comme beaucoup d'immigrés qui ne sont ni d'ici , ni de là bas, le voyage est une autre résidence, comme la langue est une maison. Entendre et parler espagnol en revanche, c'est fredonner l'air de ma première berceuse, c'est redevenir l'enfant que j'ai été, c'est être au plus près de ce que je suis, avant que la vie ne m'esquinte. L'énergie qui m'habite depuis que j'ai fait réapparaître le fantôme de Rafael n'a d'autre dessein que de rentrer et de revoir ma fille. Maisel m'apprend que la fille aînée du général qui a assassiné Rafael a été tué par un dissident, violée et tuée, il entre dans les détails et on dirait qu'il y prends du plaisir, le voir ainsi m'effraie. Je ne serai pas de ceux là, je décide que pour le restant de ma vie, un être humain sera toujours un être humain que je traiterai en tant que tel . Et l'être qui a le plus besoin de moi, celui dont le bonheur sera mon plus grand combat, je sais pertinemment ou le chercher. Je pars demain retrouver ma fille, elle est la seule qui me donnera envie d'avancer, les autres sont devenus fou. André refuse mes mea culpa autant qu'il résiste à m'accorder son pardon. Le premier mois de ton absence Cali est allée tous les matins et tous les soirs à la boîte aux lettres en espérant un signe de toi. La mise à l'épreuve durera trois longues années, c'est le café qui nous à sauvé et mon courage un peu aussi. L'atelier dans lequel travaillait André venait d'annoncer sa fermeture. Ma cousine Madrina m'a parlé d'un commerce qui se vendait une bouchée de pain dans son village. Nous avions nos défauts, mais nous étions vaillants ton grand-père et moi. Ce challenge était pour nous! Cali avait sept ans , quand j'ai acheté le café sur un coup de tête. j'ai mis André devant le fait accompli, Cali était en joie de quitter la ville pour la campagne. Elle était douce la vie au café de Marseillette ,c'était aussi un restaurant de quarante couverts, une pompe à essence, un tabac presse loto ...En commençant cette nouvelle vie ensemble, nous nous sommes retrouvées avec Cali, ce cadre nous a épanouies comme deux fleurs sous le soleil. C'est au café que ta mère a rencontré ton père, sans moi elle ne l'aurait jamais remarqué, toute sa vie était déjà bien rempli : les cours de danse, le dessin, la pétanque au club du village, les belotes avec ses petits vieux le jeudi soir, puis ses copines...Elle s'est désintéressé  de ton père jusqu'à ce qu'elle le voit sur scène, les jeunes avaient organisés un petit concert au café. Nous n'avons pas réussi à joindre ton père, alors nous lui avons laissé un petit mot à la maison pour lui dire que tu allais arriver, il le trouvera en rentrant de son concert au petit matin probablement. Cali se sait atteinte d'hémophilie, sa grossesse  pourrait avoir un prix que ta mère est prête à payer. Mettre sa vie en jeu pour faire de son homme un père est un risque qu'elle a choisi de prendre. Seuls tes cris transperçaient le silence à l'intérieur , ta mère venait de s'éteindre. Les cloches de l'église Saint Vincent sonnaient minuit et tout le monde se souhaitait une bonne année . a peine le temps d'accueillir le chagrin qu'il fallut le défier, car tout en m'enlevant la prunelle de mes yeux, la vie exigeait que je sois pour toi et ton père une fondation. Je voulais te dédier cent pour cent de mon temps et mon énergie, de mon amour. c'est pour cela que j'ai voulu vendre le café à la mort de ta mère. C'est peut-être ce qu'il reste d'Espagne en nous, ce besoin de vie autour, d'agitation, de dialogues, de convivialité et de partage. Quand je te regarde , je me dit que je n'ai pas tout raté, chacun de tes sourires à comblé mes manques et balayés les nuages noirs d'un puissant souffle chaud. Je suis assise sur le sol, au milieu du merveilleux désordre que forment les tiroirs de la commode autour de moi. Certains y garderont leurs mystères, d'autres ont tout balayés . Il a du lui en falloir du courage , pour revivre ces moments chefs afin de me les retranscrire. Il va m'en falloir des cojones  pour tout accepter, sans juger, ni essayer de refaire l'histoire. Elle dirait que je vais y arriver, que nous sommes du même bois, de celui qui ne rompt pas. Elle a livré nos secrets de famille, pour que je remplisse à mon tour  la page suivante ; une page blanche, lavée des non-dits , tous les placards vidés de leurs cadavres.
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         

 

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