mercredi 19 août 2026

Biface de Claude Douce




 Sans être démunie, mon enfance fut modeste, nous habitions une banlieue proche de Paris. La petite ville de Saint-Maurice que bordent au nord de Charenton et au sud de Maison Alfort; je suis né en 1937 l'endroit n'avait pas ce côté " résidentiel" qu'à acquis vers les années 1980 cette partie de l'actuel Val de Marne. En vérité l'hilarité, n'était pas vraiment fréquente à la maison ; Louis , mon père était un homme de belle stature, avait le verbe haut et s'emportait facilement. La pudeur des sentiments allait de pair avec des règles de vie commune qui ne souffraient aucune transgression, ainsi on dînait à sept heures du soir pile. Louis avait d'abord fait une carrière de comptable avant de devenir , Directeur administratif d'une biscuiterie alors situé à Maison Alfort et appelée " Gondolo" d'une certaine manière, ce fut ma première rencontre avec la publicité  que l'on appelait alors la "réclame". La boîte carrée de Gondolo ornée d'une superbe gondole bleue et de son séduisant gondolier était aussi célèbre que le slogan  qui vantait les mérites de ses produits : "Gondolo le biscuit qu'il vous faut " Comment aurais je pu deviner que , quelques trente ans plus tard les biscuits reviendraient dans ma vie quand il s'agit de relancer la marque Lu ? Je l'ai dit, je suis né en 1937, ma première enfance fut donc une enfance de guerre, je n'ai évidement qu'un souvenir très vague de l'exode qui, en 1940, jeta sur les routes des centaines de millions de Français dans l'espoir, souvent chimérique de trouver un refuge au sud. En 1942, pour m'éviter ce que l'on appelait avec euphémisme les "restrictions" mes parents m'. avaient confié à des fermiers de Ducey , un village proche de la baie du Mont Saint-Michel dans l'espoir que je pourrais manger à ma faim et avoir une croissance normale. Les conditions de vie dans cette ferme de Ducey étaient quasiment médiévales, ce qui bien sûr, mes parents ignoraient. Ma chambre un réduit , pas de toilettes, l'humiliation malgré mon jeune âge, en matière d'hygiène un coup de torchon mouillé sur le nez le matin . Quand quelques mois plus tard, ils sont venus me récupérer, ils ont été affolés par mon état, j'avais le corps rougi par les piqûres de puces, les poux grouillaient dans mes cheveux et en prime venait de faire son apparition la gale que j'avais généreusement partagée avec mes frères en rentrant à Paris. A la Libération au moment où les troupes alliés faisaient mouvement sur Paris, mes parents décidèrent une nouvelle fois de m'envoyer hors zone à risques , je passais l'été 1944 , un été très chaud à Ozouer-le Voulgis, un petit village de Seine et Marne situé non loin de Melun et où le peintre David avait acquis une propriété, le ferme des Marcoussis , un ancien Prieuré des Célestins, c'est là dit-on qu'il aurait conçu son célèbre tableau le sacre de Napoléon . Nous eûmes la joie de voir des troupes , les libérateurs remonter la rue principale du village , ils acceptaient avec joie les grands paniers de poires juteuses que nous leur donnions, en retour ils distribuaient des tablettes de chocolat et des chewmigs guns; Bernard mon frère plus tard m'amena à la " Kermesse aux Etoiles " dans les jardins des Tuileries , c'était une fête de charité patronnée par la Maréchale Leclerc et destinée à réunir  des fonds pour les œuvres de la 2e DB cette Deuxième Division Blindée dirigée par le Général Leclerc . J'intégrai une scolarité dite normale au lendemain de la seconde guerre mondiale, j'eus douze ans quelques mois avant la déclaration de la guerre , ce fut pour tout des très jeunes garçons quatre ans de grandes vacances . A la fin du cours moyen 2année , que j'avais suivi au " petit lycée" Marcellin Berthelot à Saint-Maur, je me plantai à l'examen d'entée en 6e qui conditionnait alors l'admission au lycée et surtout le rôle de chef de bande dans les cours de récréation des différentes écoles d'où je me faisais régulièrement renvoyer. Après le certificat d'études, j'avais intégré le Cours Supérieur Condorcet , à Maison Alfort, pour y préparer un brevet commercial, le lycée était assez loin de chez moi et, tous les jours et par tous les temps, je faisais à vélo les cinq kilomètres qui m'en séparaient. Je crains bien n'en avoir été pour autant réconcilié avec la scolarité : je persistais à accumuler les notes catastrophiques, sauf , premier signe d'éclaircie, en sciences naturelles, car je me suis découvert une vocation de chasseur de fossiles puis d'entomologiste. C'est à quinze ans, au cours de vacances d'été passées avec Bernard et sa fiancée , Simone, dans l'Yonne au bord de l'Armançon, que j'eus la révélation de ma passion pour les fossiles. Nous séjournions dans un petit village campagnard, Lézinnes ; la rivière avait creusé dans la roche un véritable canyon , d'une grande profondeur; après une longue descente parmi les blocs de calcaire blanc, on tombait sur un étonnant gisement de fossiles. De superbes ammonites qui ainsi que leur nom l'indique le dieu égyptien Amon était figuré avec des cornes de bélier , des ocres, bruns, beiges , roux....Chasseur de fossiles, j'entrais également progressivement dans le monde des insectes coléoptères et lépidoptères. J'apprivoisais aussi les pies, les corbeaux et les choucas , l'oiseau que j'ai le plus regretté étais justement un "choucas des tours "ou corneille des clochers plumage noir, tête gris perle, l'œil froid et perçant, j'avais rogné ses ailes pour le garder le temps de l'apprivoiser , il restait sur mon épaule pendant les repas. Lorsque mes animaux, du moins d'une certaine taille, mouraient, je les "conservais", je m'étais initié à la taxidermie  grâce à la fameuse boutique Boubée elle proposait un  étonnant Catalogue des instruments pour  les Sciences Naturelles et la  Dissection ,et fournissait toutes les indications techniques pour des travaux de taxidermie. J'obtins le brevet commercial où je me distinguai dans l'épreuve de sténo dactylographie , aujourd'hui encore, j'étonne mes collaborateurs par la vitesse à laquelle je tape sans regarder le clavier, sur mon ordinateur, les doigts ont de la mémoire ! Grâce à ma taille du mètre quatre vingt quatorze je m'étais distingué très tôt au basketball ensuite j'ai voulu tout essayer cyclisme, spéléologie , alpinisme, pêche sous marine, voile même le catch . Quand à quinze ans, mes parents m'ont inscrit au club de judo de Saint-Maurice, j'ai su que mon enfance s'achevait et qu'à partir de ce moment, il me faudrait m'assumer; c'est alors que le judo m'offrit à la fois un cadre et, surtout à cette époque où son introduction en France était récente, la dose de singularité dont j'avais besoin pour me sentir exister. C'est d'une banalité que de dire de l'adolescence qu'elle est une période difficile, quand je jette un regard rétrospectif sur la mienne, deux choses contradictoires me frappent: entre disons quatorze et dix huit ans d'une part je n'ai quasiment pas cessé de mettre  ma vie en danger, multipliant les aventures les plus risquées, m'imposant des efforts démesurés. Et simultanément, j'ai mis en place les éléments qui allaient me permettre de construire cette vie d'adulte qui m'a comblé et me comble encore. J'ai mis en place ...ou " Se sont mis en place ... Destin? Providence ? Ou que les surréalistes appelaient le " hasard objectif "ces évènements imprévisibles et imprévus qui, pourtant, vont, dans une vie, faire sens, selon certains concours de circonstances qui passent de loin notre entendement. Les " faits glissades" et les " faits précipices", pour citer André Breton, n'ont pas manqué dans cette période de mon existence. J'ai multiplié les actes irraisonnés et franchement déraisonnables , mais le pire souvenir, que je garde est celui d'une expédition dans la Maladeta , le plus haut massif des Pyrénées , j'avais une quinzaine d'années et mes parents  nous avaient un copain d'école et moi déposé à Luchon d'où nous avions prévu de camper trois jours, comment avons nous lié connaissance avec un alpiniste hindou, assez inattendu dans ce lieu au début des années 1950 ? et surtout accepter  de l'accompagner dans l'ascencion d'une montagne abrupte , nous n'avions aucune expérience et un équipement en rien adapté à ce genre d'expédition mais une fois encore , un mélange de défi et le refus d'avouer qu'aucun de nous n'étais prêt pour une telle escalade. Passé le dernier refuge, les sentiers se firent de plus en plus difficiles, les amoncellements de blocs granitiques qui s'éboulaient sous nos pieds menaçant à chaque instant de nous emporter dans leur chute, nous avons décidé de faire demi-tour , lui a continué ; notre conscience était salutaire, mais ne résolut en rien notre problème immédiat; Redescendre certes, mais par où ? Nous avons finalement retrouvé un passage et puis merveille le chalet et une soupe brûlante. Cela ne m'a pas rendu plus sage, il eut d'autres expéditions aussi déraisonnables et je n'étais plus vraiment adolescent, cette escalade de l'Etna sans guide et par des chemins improvisés qui me firent pénétrer dans la zone où l'on était à portée des jets de pierres projetés par le cratère. Ce qui arriva ! Le volcan était dans une grande phase d'activité et à un moment , je me suis retrouvé sur pellicule de cinq centimètres maximum  de mâchefer, sous laquelle de multiples fissures laissaient apparaître la lave en fusion : c'est en heurtant une pierre, qu'est apparue l'incandescence; j'ai dévalé la pente aussi vite que possible avec le vague sentiment d'avoir échappé aux feux de l'enfer. Outre la chasse aux fossiles je m'étais découvert une nouvelle passion la spéléologie attirance du même ordre et à peu près la même inconscience  et la même impréparation avant de ce lancer dans l'aventure; un équipement sommaire, deux cordes et des piles de rechanges pour les lampes électriques. Notre progression a été bloquée par un laminoir, une sorte de passage beaucoup plus large que haut; celui ci était tel que nous ne pouvions à peine  tourner la tête et nous avancions par une interminable reptation , à coup de coudes et de reins. Nous sommes arrivés dans une salle immense , dont l'architecture naturelle accumulait les formes les plus stupéfiantes: des stalactites et des stalagmites ocres, roux, orangés mais aussi ce que l'on nomme des "concrétions folles" ou "excentriques" et dont on ignore encore le mode de formation: cristallisations étoilées, excroissances de calcite d'un blanc laiteux ou presque translucide, une profusion de formes et de couleurs incroyables. Pour autant , cette rencontre avec la spéléologie n'était pas vraiment  celle de la  Préhistoire qui allait constituer un axe si important de ma vie. Il y fallut un autre "hasard objectif "  J'avalais donc des livres sur la paléontologie , l'histoire des études préhistoriques et de leurs précurseurs en particulier: "L'Homme à la recherche de ces ancêtres" d'André Senet devenu mon livre de chevet. François Vatar Jouannet , qui s'y intéresse  dès 1816 , le précurseur de la préhistoire: on l'appellera d'ailleurs " le grand- père de la préhistoire" Jacque Boucher de Perthes fera le rapport entre le silex taillés et les animaux disparus, ce qui permettra la datation de l'apparition des premiers hommes. Enfin , Edouard Lartet précisera le rapport entre l'homme et la faune disparue avec la découverte d'une défense de mammouth gravée pendant les fouilles de la Madeleine, en Dordogne. Ils sont les premiers à concevoir l'apparition des premières sociétés humaines, comme bien plus anciennes qu'on ne le pensait à l'époque. Parmi ces grands précurseurs , je ne peux omettre  comme on le fait trop souvent  le vicomte Alexis de Gourgues , fondateur de la Société historique et archéologique du Périgord. Depuis quelques années , je me suis lancée dans la collection de ces ouvrages des premiers préhistoriens et j'éprouve une réelle émotion à lire  les récits de leurs recherches , avec leurs tâtonnements , leurs enthousiasmes et toujours cette conviction chevillée au coeur et à l'esprit, de faire de l'humanité le plus beau don qui soit: celui de découvrir sa propre origine. A cette séduction intellectuelle s'ajoutait l'enthousiasme où je me jetait le fantastique voyage à rebours dans le temps . J'apprenais peu à peu la différence entre l'Homo Erectus, les Néandertaliens et l'Homme de Cro-Magnon, entre le paléolithique et le néolithique. Il n'est pas interdit de penser qu'en cette fin d'adolescence difficile  encore marquée par des échecs scolaires , il ne me déplaisait pas de montrer que je pouvais, moi aussi évoluer et le prouver en acquérant une réelle compétence  dans un domaine étranger à ma famille. Le personnage de Marcel Castanet mérite l'attention,  en 1905 il découvre une petite perle, de moins d'un centimètre de diamètre, très lisse , avec une fine perforation, et la montre  à un jeune abbé de passage Henri Breuil dont il sait qu'il s'intéresse à la préhistoire : Voilà , dit Marcel Castanet, un bel objet que j'ai trouvé dans une couche profonde de l'abri Blanchard avec des outils en silex : L'abbé était incrédule, mais après examen , il admit qu'il s'agissait d'une perle en ivoire de mammouth . Poussé par le sentiment que j'avais bradé " mes chances", ce fut vers mes seize ans, un tardif  retour aux études; j'ai un temps suivi des cours du soir de préparation au baccalauréat , que j'ai abandonné trop scolaires , et aussi trop normé. Franchement, je ne sais pas trop ce qu'aurait été mon avenir si, après la guerre, Jacques mon frère n'était pas entré chez Havas  ses qualité reconnues ,il revint à Paris , j'avais alors dix sept ans et devais envisager  de travailler  ce que je fis d'abord comme stagiaire , avec la fascinante fonction de nettoyer et ranger les placards poussiéreux; les collaborateurs de Jacques m'avaient surnommé " le cadet de nos soucis"  une fine allusion à mon statut familial . Ce fut M. Geingeot qui me trouva un job à Londres dans une petite" filiale" d'Havas qui comprenait huit personnes et j'étais engagé comme cycliste, il s'agissait de porter aux journaux londoniens , les clichés des annonces de " French Line" , "Dubonnet" et " Valderma " Mon frère évoluait dans l'entreprise et le directeur général M. Vagogne lui a proposé de démarrer une unité de publicité  Havas leader dans le tourisme, dans toutes les grandes villes et occupait une place prépondérante sur le marché de petites annonces. C'était aussi tenter une diversification, car la puissance de Havas reposait sur le marché, grâce à un pôle essentiellement constitué, pour la presse quotidienne de province,  de titres poids lourds tels que Ouest France, Sud Ouest , Le Dauphiné Libéré, Nice Matin, L'indépendant de Perpignan, mais aussi de la régie radio de RTL, avec information et publicité. Après mon service militaire en 1959, j'intégrai l'équipe avec le titre de " technicien de publicité" je suggérais aussi quelques innovations dans l'organisation, dont un service trafic, destiné à gérer l'envoi des clichés de plomb aux journaux mais aussi leur récupération, ce qui permit de substantielles économies . Puis je créais  un service média expression ambitieuse puisqu'il s'agissait seulement d'actualiser et de codifier nos tarifs pour éviter de mauvais chiffrages .Depuis le XIX  siècle, la " réclame" avait donné naissance à des générations d'affichistes talentueux, voire géniaux , et j'étais très sensible à ce mode d'expression, dont le célèbre Paul Colin disait "L'affiche doit être un télégramme adressé à l'esprit" importance de l'impact, force du message suscitant l'adhésion avec une extrême économie de mots et de moyens : ces caractéristiques de l'affiche correspondaient parfaitement à ce qui paraissait décisif dans un message publicitaire. A Havas Conseil , j'avais été promu " chef de pub", dès ses débuts, Havas Conseil s'est vu confier un certain nombre de budgets: Morvan réalise alors , pour le Conseil national du cuir, l'affiche Le  Cuir respire , lui ...et Alain Carrier, qui avait travaillé avec Paul Colin , crée une superbe affiche pour le lancement de Mennen  "Pour nous, les hommes ". Mais en ce début des années 1960, notre client le plus important  est la Belle jardinière, cette maison de vêtements de confection fondée en XIX siècle connaît quelques difficultés, il lui faudrait , pour rebondir, une innovation marquante, relayer par une publicité efficace. Pour l'innovation ce fut le bodygraph, un procédé permettant d'enregistrer graphiquement ,sur écran , la silhouette du client , et lui promettant ainsi un costume quasi sur mesure au prix du prêt à porter . En 1965, Jacques est nommé directeur général d'Havas, il a quarante ans et j'en ai vingt huit , l'agence commence à s'installer solidement dans le paysage publicitaire; ses créations s'imposent et les évènements qu'elle organise sont le plus souvent des succès. Des rapports assez proches s'étaient établis entre Havas et Europe 1 à l'orée des années 1960 , Lucien Morisse avait été appelé par les fondateurs de la jeune radio pour promouvoir un style radiophonique , on lui doit l'idée de multi diffuser un titre afin d'en faire un "tube". Les rapports des vedettes, comédiens ou chanteurs avec la publicité étaient ambigus, voire frileux, craignaient t'ils de démonétiser leur image en prêtant leur talent  à une marque? C'est grâce à Serge Gainsbourg que l'impossible a été possible sur Europe 1 il chantait On the Rocks  composé pour Martini . Une autre de nos campagnes publicitaires fut marquée par la forte personnalité d'un chanteur celle que nous avons imaginé pour Conforama avec Henri Salvador, ils furent nombreux celles et ceux qui participaient ensuite à ces spots comme Carlos pour Oasis : "Mais qu'est ce que tu bois, Doudou dis donc?" Les collaborateurs les plus chevronné d'Havas Conseil ne s'étaient pas précipité pour faire partie, à ses débuts de mon équipe . Quel que soit l'estime que je leur portais, je ne le regrettais pas : j'allais pourvoir faire mes choix en toute liberté . Et ceux-ci furent guidés par trois grandes options qui accompagnèrent toute l'aventure du Bélier :  L'ouverture d'esprit qui va de pair et la conviction que la motivation est la plus grande source d'énergie d'un groupe humain. Jean Boissonnat  disait que , pour la réussite d'une entreprise, il fallait 50% de professionnalisme et 50% de motivation du personnel. Philippe Nicolas était polytechnicien excellent intellectuel , on lui doit une réflexion sur les méthodes de la publicité d'une très grande qualité, était également écrivain auteur d'aphorismes aussi spirituels que profonds tel celui-ci " Perdre la tête soulage les épaules" dont l'inspiration quasi surréaliste me réjouit . Un autre écrivain Gérard Charbit  était chef de produit chez Heineken , il y avait un peintre Mathieu Diesse , qui créa pour Bélier d'inoubliables ensembles graphiques nourris de la grande culture picturale et de son approche à la fois ironique et savoureuse de la modernité. Un coureur automobile, Thierry de Montalais, un coordinateur des projets de création encore très jeune , mais en qui j'ai reconnu un vrai potentiel. Bailly , un concepteur de talent. Un prof de Nanterre en psychologie , Marie-Joëlle Lenôtre , enfin un autre peintre , Robert Bouille, mon beau frère, Jacques Berrebi, l'ami de la famille, un génie des finances. A plusieurs reprises, nous avons ainsi pu modifier certaines de nos accroches publicitaires, choisir entre plusieurs visuels, confirmer ou infirmer auprès des équipes créatives des risques que nous avions pressentis. Cette démarche intéressait beaucoup nos annonceurs et nous ne sommes pas peu fier que Lindsay Owen-Jones avant qu'il ne devienne président de L'Oréal, soit venu assister à l'une de ces réunions pour voir la réaction des consommateurs à l'occasion du lancement du parfum " Eau Jeune" Au début on avait très peu de budgets , le plus important était celui d'UAP devenu aujourd'hui AXA , c'est à Mathieu Diesse que je confiai le "relancement" des biscuits LU. Mais s'agissant de bébés notre succès le plus incontestable fut évidement la campagne LOTUS , on s'en souviens peut-être dans les premiers clips télévisé , un bébé trébuchant va de sa chambre à un salon où ses parents donnent à l'évidence un cocktail  très mondain, en serrant contre lui un rouleau de papier Lotus qui se déroule tout au long des couloirs et du seuil de la porte, il lève la tête et appelle encore inquiet mais déjà rassuré : Maman ...Pour le message concernant Lotus " Très doux, très résistant, très long" Et pour la forme un mélange de tendresse et d'audace qui fut plébiscité par les acheteurs .Cette publicité qui valu à Bélier nombre de récompenses dont le Grand Prix de la Publicité. Après son formidable succès avec le papier toilette  l'entreprise décidera de se lancer dans la production de mouchoirs ; première difficultés Kleenex , deuxième difficulté l'ordre de la communication sur ces deux produits Lotus, troisième difficulté : le budget alloué par Lotus était sans commune mesure avec celui dont disposait son concurrent américain . Nous avons alors pris une décision radicale: pas de spots télévisés, pas de campagne d'affichage uniquement de l'échantillonnage; en outre, ces paquets avaient une valeur ajoutée, ils s'ouvraient très facilement. Nous avions choisi comme test l'autoroute du Nord et je suis donc allé voir le préfet Chopin pour lui proposer en gros, l'échange suivant : nous prenions en charge la mise en place de " relais bébé Lotus " et nous étions autorisés à placer , aux entrées d'autoroutes et aux péages de charmantes hôtesses qui distribuaient aux automobilistes les fameux mouchoirs. Les rapports que j'entretenais avec mes clients étaient toujours directs et souvent chaleureux. ce fut le cas avec Michel Le Tanneur, le patron de la lessive Saint-Marc, avec Marcel Kilfiger, celui de Lotus et surtout un personnage dont je garde un grand souvenir, Lord Granard  actionnaire et administrateur de nombreuses sociétés dont Texaco, Martini St Raphaël , Long John. En 1980, l'Agence Bélier était devenue le Groupe Bélier, et j'en étais le P.D.G c'est alors un ensemble de trente cinq sociétés et de mille quatre cents personnes , et la deuxième agence française. Et moi, où en suis-je de ma vie , à l'orée de ces années 1980 ? Elles sont d'abord marquées par la mort de Jacques mon frère, en 1982, il avait cinquante sept ans. Dès 1983, nous fonderons, avec Sylvie et Olivier ses enfants et avec ses amis, la "Fondation Jacques Douce" destinée à soutenir des créateurs d'entreprises dans les métiers de la communication. Françoise, la femme de Jacques en était légitimement la présidente . Dans ces année 1980, ma vie personnelle allait aussi connaître pas mal de changements .Je m'étais marié à vingt quatre ans , certes avec Evelyne, nous avions pendant vingt ans, réussi un parcours serein pour ma part, je n'avais pas consacré assez de temps à ma vie familiale , sollicité que j'avais été par mon métier, la reconstruction du manoir de Bouchevilliers et ma passion pour la préhistoire . Subrepticement , sans drames ni éclats, une certaine distance s'était installée entre nous. Pourtant, il fallut un autre évènement , ma rencontre avec Florence, pour que se profile le nouveau tournant de ma vie . Dans ce regard rétrospectif que je porte sur mon itinéraire, mon rêve était de posséder une grotte " Carpe Diem" proche de Sauveboeuf  , combla mes voeux . Cette caverne, découverte en 1927  j'ai donc acheté cette grotte, puis un gouffre appelé " La Chèvre" à côté du village de Tourtoirac en Dordogne. Chacun se perds en conjonctures pour trouver des raisons à la présences des peintures qui ornent les grottes , les théories à ce sujet tombent les unes après les autres . A commencer par celles de l'abbé Breuil le premier préhistorien à avoir décrit Lascaux. J'ai visité des dizaines de ces lieux aussi magiques qu'énigmatiques , sur plusieurs générations, la grotte du Portel en Ariège, que j'ai pu visiter avec son propriétaire M. Vézian , les Contes Bégouën  ont été exemplaires dans la manière dont ils ont assuré la conservation de leurs grottes " Le Tuc D'Audoubert " et " Les Trois Frères" . En Matière de préhistoire, j'avais rapidement été pris par le virus de la collection , je n'avais pas encore l'expertise que j'ai acquise, ensuite après avoir sillonné les plus grand sites archéologiques et exploré la plupart des musées, dont on m'ouvrait les réserves. Des silex polis aux strass et paillettes, en passant par les bureaux feutrés et moquettés des grands capitaines d'industrie, je n'ai cessé de faire l'aller et retour entre des mondes que l'on pourrait penser inconciliables. Je crois que j'avais un appétit assez exceptionnel de la vie et surtout une remarquable santé. Je pense que ce magnifique outil préhistorique appelé Biface, symétrique de face comme de profil, me ressemble, par sa diversité employé par nos ancêtres les chasseurs L'Homo Erectus .


jeudi 23 juillet 2026

Jean Moulin Mémoires d'un homme sans voix de Nelly Bouveret, Francis Zamponi et Daniel Allary

 




J'ai huit ans le 20 juin 1907, c'est un jeudi et je n'ai pas classe, la fête familiale dans notre petit appartement  de la rue d'Alsace à Béziers, est soudain interrompue par la voix de mon père " A Narbonne, à une vingtaine de kilomètres de chez nous, le sang a coulé; la troupe a ouvert le feu; il y a eu des morts . Mon père est un de ces hussards de la République sur lesquels Jules Ferry comptait pour affermir un régime que les royalistes, les bonapartistes et l'église tentaient de renverser. Enseignant laïque et je l'ai su plus tard franc- maçon , il a été de tous les combats républicains. A l'encontre de l'opinion générale, il a défendu l'innocence du capitaine  Dreyfus, dénoncé l'antisémitisme alors triomphante et fondé la section locale de la ligue des droits de l'homme. Il est l'un des personnages les plus en vue de Béziers ; il consacre plus de temps aux autres et à la vie publique qu'à sa famille; je n'ai jamais entendu ma mère le lui reprocher. La plupart de ces soirées sont réservées à des réunions . Celle de la loge maçonnique Action sociale dont il ne nous parle jamais, celle de l'université populaire où il enseigne l'histoire aux adultes persuadé que seule l'instruction permettra aux Français de ne jamais retomber dans le fanatisme et l'intolérance , celle enfin du parti radical où il vient écouté et joue un rôle modérateur. Conseiller  municipal à Béziers, puis conseiller général de l'Hérault , mon père est totalement engagé dans la vie de la cité. A la maison, il nous fait partager son admiration  pour Gambetta qui a refusé la défaite de 1871, rétabli la république et sauvé l'honneur de la France; pour Victor Hugo  qui s'est exilé afin de ne pas vivre  sous le joug de Napoléon III et pour les héros de l'Antiquité  comme Socrate ou Caton... Je dois avouer que je ne partage pas toujours ses enthousiasmes . Notre arrière grand-père était un soldat de la Révolution, notre grand-père Alphonse a connu les prisons du second Empire pour avoir proclamé son attachement à la victoire républicaine. Mon père est un missionnaire de la république. je déçois beaucoup mon père, il est le premier de la famille a avoir pu faire des études et il veut que j'aille encore plus loin que lui . 1914 je viens d'avoir quinze ans, c'est l'été à Saint-Andiol  chez ma grand-mère, c'est le début des vacances, mon père s'est enfermé dans son bureau, élu conseil général de l'Hérault  en 1913 il travaille sur des dossiers qu'il doit présenter à la rentrée. Le 2 août 1914 le tocsin sonne à Saint-Andiol l'ordre de mobilisation générale est placardé sur la porte de la mairie. L'Allemagne attaque la France, le lendemain le 3 août 1914 la France est en guerre, en septembre, je rentre au lycée de Béziers, je suis reçu au baccalauréat en 1917, mon père s'est contenté d'un commentaire " Mention passable". Je dois reconnaître que je préfère dessiner, je passe mon temps à m'exercer dans la marge de mes cahiers , pour parler des hommes le dessin me vient plus facilement que les mots . J'ai récemment publier une série de poulbots dans les journaux, dix francs le dessin. J'aime l'ambiance des cafés, c'est là que sont traités les grands sujets politiques, diplomatiques par petits groupes . L'hiver 1917 je suis étudiant à la faculté de Droit, nous habitons dans le centre de Montpellier, après dîner, je sors faire un tour sur la place de la Comédie, soudain des pas résonnent autour de moi , une bande de garçons bruyants s'approche, ils sont une quinzaine, très jeunes dix huit, vingt ans à peine des gamins qui viennent d'être mobilisés, ils partent pour le front on dirait qu'ils ne savent pas; mais ils savent pour les tranchées, le froid là dedans, les amputations, ils savent comment on agonise avant de mourir. Mon logement à Montpellier c'est ma soeur qui me la trouvé, mes études de droit c'est plus pour faire plaisir à mon père que par goût personnel que je les ai entreprises. J'aurai voulu être artiste, j'ai vendu des dessins à la Baïonnette ( un journal satirique national) je continue à dessiner des caricatures, des portraits des aquarelles que je publie dans les journaux d'étudiants de Montpellier, je crois que c'est à cela que j'aurai voulu consacré ma vie; mais il aurait fallut rompre avec ma famille et surtout mon père : " Jean le premier devoir du citoyen est de s'occuper des affaires publiques" m'a t'il dit et redit . Ma voie est maintenant tracée, puisque je ne peux pas être artiste, au moins deviendrai je , un bon  serviteur de la République. Une fois licencié en droit, j'ai consacré tout mon temps à mes modestes missions, bien sûr l'appui de mon père, encore une fois  m'est précieux ; fils d'un notable local, par ailleurs ami d'un ancien ministre je ne suis pas un fonctionnaire comme les autres. Monsieur Moulin, comme votre père vous êtes et devrez rester un vrai républicain" me rappelle souvent le préfet. C'est sans doute autant à mon père qu'à mon travail personnel que je dois ma promotion le 10 mars 1922 comme chef de cabinet du préfet de Savoie. Le 11 mai 1924 auront lieu les élections législatives, j'ai participé au congrès de l'union de gauche et à la mise au point de la tactique électorale. Socialistes et radicaux sont d'accord pour présenter trois candidats radicaux ; le soir du 11 mai me remplit de joie en Savoie comme dans tout le pays, la victoire du Cartel des gauches renverse la majorité, cette victoire ne fait pas le bonheur de mon père; pour la première fois nos opinions politiques divergent; pour lui les socialistes trop révolutionnaires ne peuvent rejoindre l'union des républicains, pour moi nous devons accepter cette alliance si nous voulons constituer une majorité et gouverner. Cependant, ma carrière me préoccupe, depuis trois ans, je suis en fonction dans une sous-préfecture de 3ième classe et je guette l'opportunité de demander un avancement. Je suis nommé sous-préfet de 2ième classe en janvier 1930 , je part à Châteaulin en Bretagne et traverse la France en automobile, mes activités à la sous-préfecture me laissent beaucoup de temps libre, j'en profite pour dessiner des personnages anonymes ou des figures bretonnes que je signe " Romanin " Je fréquente les cafés littéraires, je suis reçu chez les artistes qui séjournent en Bretagne, les sculpteurs italien Giovanni Leonardi ami de Picasso, Céline avec qui contre toute  attente, je me sens des affinités concernant la graphologie, je me suis lié d'amitié profonde avec le poète et peintre Max Jacob j'aime ce personnage déchiré; juif converti au catholicisme, homosexuel mystique et débauché, avec lui j'ai découvert l'art contemporain, il m'a convaincu de la pertinence du cubisme et des expériences surréalistes. Est ce Max Jacob qui m'a transmis le virus du collectionneur d'art ? Toujours est il que, depuis quelques temps, j'achète des tableaux  avec passion quitte à m'endetter ; je visite les galeries parisiennes  et réside à Montparnasse . Pierre Cot m' a spontanément proposé de le rejoindre pour la formation du ministère, je ne suis pas mécontent après trois années passées à Châteaulin . Je suis maintenant sous préfet 1er classe et mon avenir semble assuré; mes fonctions de chef adjoint du cabinet aux affaires étrangères en 1933 puis de chef à part entière au ministère de l'Air en 1934 n'ont pas duré bien longtemps , mais elles m'ont beaucoup appris sur les rouages de la haute administration et m'ont permis de faire des relations dans les ministères. Pierre  Cot m'a promis que je serai bientôt nommé secrétaire général d'une grande préfecture " Dites vous bien, Monsieur Moulin , que quand on est secrétaire général on devient vite Préfet" m'a t'il encouragé. Pierre  Cot a tenu ses promesses le 1er  juillet 1934 , je prends à Amiens mes fonctions de secrétaire général  de la préfecture de la Somme. Je suis le second personnage d'un département de près de 500 000 habitants ,mon préfet s'absente souvent  et me délègue volontiers ses pouvoirs. Pendant deux ans de mon séjour à Amiens ,  j'ai pu mesuré l'ampleur des tâches d'un Préfet et particulièrement en périodes électorales en mai 1936. Chef de cabinet de Pierre Cot au ministère de l'Air, j'ai été tenu d'appliquer la politique d'aide secrète à l'Espagne, pendant plus d'un an j'ai gardé le silence sur cette action clandestine, c'est ainsi que avec l'accord de mon patron, je suis devenu un passeur; avec la complicité de syndicalistes je recrute des pilotes volontaires et je fais passer clandestinement des armes, des munitions et des avions de l'autre côtés des Pyrénées ; il me faut ruser avec la police et la douane donner des ordres officiels le jour et la nuit par téléphone . En 1937, Madrid repousse les colonnes fascistes, peut être grâce à l' action que nous avons mené dans l'ombre. Je vais quitter le ministère de l'Air pour l'Aveyron dont je viens d'être nommé préfet le plus jeune préfet de France; cette promotion qui , pour la droite, ne peut être due à mes amitiés politiques me vaut des bordées d'injures, mais elle a permis à mon père de réaliser son vœu émis vingt ans plus tôt " je ne voudrais pas mourir sans voir mon fils préfet "La préfecture de l'Aveyron n'aura été pour moi qu'un intermède pendant lequel le Front Populaire a été balayé par l'Espagne républicaine vaincu par Franco. En janvier 1939, je pars à Chartres comme préfet d'Eure et Loir ; une semaine plus tard c'est la signature de l'accord de Munich, il permet à Hitler de s'emparer de la Tchécoslovaquie. La France est en guerre à Chartres nous n'entendons pas encore le bruit des armes; mais l'arrivée de plusieurs milliers de personnes évacuées des départements limitrophes de l'Allemagne, leur accueil et leur hébergement étant du ressort du préfet je dois organiser des trains, fournir du pain, de l'eau à toute cette population composées essentiellement de femmes , d'enfants et de vieillards. Maintenant  que tous ces cas difficiles sont réglés, je vais essayer de faire aboutir un projet qui me tient à coeur , j'ai trop regretté de ne pas avoir combattu pendant la guerre de 1914 1918 pour ne pas m'engager dans celle-ci . Tous les hommes de mon âge vont exposer leur vie pour défendre leur pays et j'aurai l'impression d'être un lâche si je restais à Chartres à l'abri de la préfecture. depuis plusieurs mois je m'acharne, j'ai fait intervenir des amis du ministère et même des généraux, la visite médicale aurait pu être fatale ; il me manque un dixième à l'œil gauche, mais j'ai demandé une contre expertise et j'ai été déclaré " bon pour le service "Le 13 décembre 1939 je rejoins ma base, mais une lettre du ministre me démobilise, et je dois reprendre immédiatement mon poste de préfet. En rentrant à Chartres, j'ai trouvé un département au bord de la panique, le nombre de réfugiés à augmenter, la population envahit les rues et j'ai de plus en plus de mal à maintenir l'ordre; je me bats avec des moyens dérisoires pour préserver la population civile; je viens heureusement de recevoir l'aide d'une caravane de secours composée de trois médecins et de plusieurs infirmières. Les communications sont coupées, lutter contre les incendies  déclenchés par les bombardements, mon département est mutilé, demain les Allemands entreront à Chartres . Je les recevrai et je serai fait prisonnier, j'espère avoir la force de résister à ce qui m'attends. J'ai revêtu mon uniforme pour attendre les Allemands dans la cour de la préfecture, Monseigneur Lejards le vicaire est à ma droite , M. Besnard le maire de Chartres à ma gauche une grosse voiture vient stopper devant nous, plusieurs officiers allemands en sortent. " Je me présente: " Je suis Jean Moulin , préfet d'Eure et loir, je présente mes compagnons et j'ajoute " la fortune des armes vous amène en vainqueurs dans notre ville, nous nous inclinons, devant la loi de la guerre, l'ordre ne sera pas troublé si vous nous donnez l'assurance que vos troupes respecteront la population civile spécialement les femmes et les enfants" A 18 heures on m'avise que deux officiers allemands me demandent d'urgence, ils me font monter dans une voiture qui démarre aussitôt; on me fait état d'atrocités qui auraient été commises par nos soldats " Des femmes et des enfants ont été massacrés après avoir été violés, ce sont vos troupes nègres qui ont commis ces crimes. Les services de l'armée allemande ont rédigé un "protocole" qui doit être signé par notre général et par vous  comme préfet du département; je manifeste ma stupéfaction et je proteste contre les accusations  portée contre l'armée française et notamment contre les tirailleurs sénégalais qui se sont magnifiquement battus : Non dis je je ne signerai pas, mes yeux doivent être tellement chargés de mépris, qu'ils n'insistent pas et donnent l'ordre de m'enfermer dans une petite pièce carrée. Mon devoir est tracé, des débris de verres jonchent le sol, ma décision est prise. Debout, en entrant les soldats allemands s'affolent  à la vue de cet homme en uniforme de préfet, qui les regarde, un trou béant à la gorge; il est emmené à l'hôpital civil où les officiers allemands inquiets du bruit que provoque cette arrestation  déclarent qu'il faut oublier ce "malentendu". J'ai repris ma place à la préfecture, en tant que préfet je m'efforce de protéger la population des réquisitions abusive. Je continu de travailler avec les notables proches du gouvernement de Front Populaire, mes supérieurs me rappellent plusieurs fois à l'ordre, mon indiscipline vient d'aboutir à ma disgrâce. Aujourd'hui 2 novembre 1940 le maréchal Pétain a signé le décret me relevant de mes fonctions. L'heure est arrivée pour moi, d'entrer dans la clandestinité. Le 15 novembre je quitte Chartres avec ma carte d'identité de préfet qui n'a aucune valeur et une autre  fausse au nom de Joseph Mercier professeur en droit. Je suis résolu à rejoindre les partisans du Général de Gaulle , je m'installe à l' hôtel moderne  à Marseille, j'ai laissé pousser ma moustache, je porte de grosses lunettes fumées, un feutre baissé sur mes yeux et une écharpe pour cacher ma blessure que je me suis faite à la gorge. A Avignon , Nice , Lyon je rencontre des chefs de mouvement qui ne sont encore qu'embryonnaires ; les actes de résistances relèvent pour la plus part , d'initiatives individuelles. J'ai pris contact avec Henri Frenay, le chef du mouvement de Libération nationale, l'organisation la plus importantes en zone Sud, celle qui n'est pas occupée par les Allemands. Les besoins sont énormes , il faut entraîner des groupes à l'action militaires, créer une liaison régulière et sûre avec Londres. A Marseille j'ai retrouvé Antoinette Sachs  que j'ai connu en 1937, elle connaît  beaucoup de monde et me facilite les contacts. Je suis de plus en plus impatient de partir, pour Londres, j'ai déjà tenté plusieurs fois de le faire; j'ai fait intervenir mon ami Manthès il a réussi à m'obtenir un passeport , mais je n'ai toujours pas de visa, en désespoir de cause, je me suis rendu à la sous préfecture, j'ai attendu que l'employée s'absente quelques instant pour ouvrir son tiroir en tirer le cachet l'apposer sur mon passeport. Le 9 septembre 1941 via l'Espagne et le Portugal je pars enfin à Londres. Le Général de Gaulle m'a reçu quelques jours après mon arrivée; je ne le connaissais pas; en France des amis m'avaient mis en garde : Ce n'est pas un démocrate, c'est un militaire autoritaire et ambitieux, il est entouré de gens de droite, tout ce qu'il souhaite c'est prendre la place de Pétain .  J'ai osé lui demander quelle était sa vision de l'avenir de notre pays, il m'a regardé longuement et m'a rassuré en me disant qu'il n'avait aucun doute sur l'issue victorieuse de la guerre, que son but était de redonner son honneur à la France et de restaurer la République. Je lui ai préciser que je ne voulais pas rester en Angleterre, il m'a assuré qu'il allait s'en occuper et qu'il me chargerait d'une mission. Ma mission s'est précisée, je serai délégué civil et militaire pour ce que nous nommons la zone libre. L'avion va décoller, je vais revenir en France sous le nom de " Rex" j'emporte avec moi de faux papiers , une arme, des documents secrets  de l'argent et surtout la dose de cyanure qui me permettra d'éviter la torture si je suis pris . Dans l'obscurité, j'ai machinalement répéter les gestes appris à l'entraînement me dégager des sangles du parachute le plier puis l'enterrer. A Montpellier j'ai montré à ma soeur la lettre manuscrite du Général de Gaulle et les microfilms cachés au fond d'une boîte d'allumettes. C'est avec cela que je dois unifier les mouvements de résistance les placer sous l'autorité du Général et organiser des filières d'acheminement d'armes et d'argent. J'ai remis 250 000 francs à Henri Frenay fondateur du mouvement  de combat et lui ai montré les microfilms , il n'est pas convaincu que nous devons nous ranger et obéir au Général de Gaulle; j'ai eu moins de problèmes avec Raymond Aubrac le responsable militaire Libération, je l'ai rencontré à Lyon, il accepte de passer sous l'autorité de, de Gaulle. J'ai retrouvé Joseph , la radio qu'avait été parachuter en même temps que moi; nous l'avons installer dans le grenier d'un presbytère près d'Orange, je vais pouvoir communiquer directement avec Londres.  Pour voyager sans éveiller les soupçons , je serai marchand d'art parcourant la France à la recherche de tableaux, ma galerie d'art s'appellera " Romanin " un clin d'œil au temps où je signais de ce nom mes dessins. La mission de l'Armée secrète est de mener une guerre de guérilla qui prendra un maximum d'intensité le jour J  , le jour du débarquement , le travail de préparation est en grande partie réalisé. Je viens d'apprendre l'arrestation à Paris du général Delestraint , l'armée secrète est décapitée. Le général Delestraint sur qui je comptais tant est maintenant aux mains des Allemands, j'ai la certitude que la Gestapo et Vichy me traquent , je suis sûr qui savent que je m'appelle Jean Moulin qu'ils connaissent  mon pseudonyme , mon visage, mes fonctions. Si nous ne réagissons pas dans les jours qui viennent, nous perdront , l'Armée secrète, elle échappera à de Gaulle pour passer sous le contrôle des Américains . A Lyon j'ai pris contact avec les responsables militaires, Raymond Aubrac, André Lassagne , Henri Aubry, le colonel Lacaze  et le colonel Schwartzfeld , nous avons décidé de nous  réunir après-demain 21 juin à 14 heures, nous nous retrouverons à Caluire  chez le docteur Dugoujon , on est dans la salle d'attente , alors que je m'apprête  à me lever pour monter au premier étage où a lieu la réunion, plusieurs voitures s'arrêtent devant la maison, très vite , des hommes font irruption dans le hall d'entrée, j'entends crier " Police allemande ", j'ai à peine le temps d'avaler les documents qui sont dans ma poche. Nous sommes frappés à coup de matraque et traînés en direction des voitures. J'ai bénéficier d'un temps de répit de deux jours , avant le début des interrogatoires, ils ne m'avaient s'en doute pas encore identifié au moment de l'arrestation, je leur ai présenté des papiers au nom de Jean Martel . J'ai vite soupçonner qu'ils savaient parfaitement  qui ils cherchaient après l'interrogatoire que je viens de subir, je ne peux plus en douter. Ils m'ont ramené dans ma cellule, j'ai pu voir sur la porte un panneau sur lequel est inscrit " Allein" c'est à dire isolé en allemand. Je ne dors plus, je souffre trop, j'ai refusé de dire quel est mon rôle dans la Résistance, j'ai raconté à l'officier nazi Klaus Barbie qui dirige les interrogatoires que je suis artiste peintre, il a éclaté de rire et s'est moqué de moi, il m'a tendu un papier et un crayon; il voulait que j'écrive les noms de mes amis et leurs adresses; pas pour se renseigner puisqu'il savait déjà tout çà , mais pour m'humilier, pour m'obliger à lui céder et à garder une trace de ce que j'appelle " la lâcheté française" j'ai fais semblant de me résigner, mais quand Barbie m'a arracher la feuille , il a éclaté, furieux, j'avais dessiner sa caricature . Je viens d'être transféré en voiture à Paris, j'étais épuisé, j'ai du être traîné jusqu'aux bureaux de la Gestapo avenue Foch. Jai été torturé par des Français qui travaillent sous les ordres des nazis, ils frappent avec une sorte de schlague faite d'un ressort d'acier terminé par une boule, j'ai été brûlé avec des plaques d'amiantes, j'ai étouffé dans une baignoire d'eau froide. Le train roule depuis des heures, je ne sens plus mon corps, je n'ai plus mal. 
Jean Moulin est mort avant d'arriver à Francfort. En 1947 , lors du premier procès de René Hardy accusé d'avoir dénoncé  Jean Moulin aux Allemands, le directeur de la police criminelle de Francfort dit ce souvenir d'un appel téléphonique en juillet 1943 en l'informant qu'un homme était décédé, le commissaire a examiné le corps et constate qu'il s'agissait d'un homme ayant beaucoup souffert. On ignore encore aujourd'hui la date exacte du décès de Jean Moulin, on ignore également si l'urne n° 10137 contient réellement ses cendres comme l'ont affirmé les autorités allemandes . Le 18 décembre 1964 à l'occasion des cérémonies  du vingtième anniversaire de la Libération du Mémorial des Martyrs de la Déportation à Paris avant d'être transférées au Panthéon. Là le lendemain , la République avec à sa tête son président Charles de Gaulle rend hommage au caporal Mercier  héros de la Résistance qui prends ainsi place dans l'histoire de son pays sous son vrai nom : JEAN MOULIN . 

dimanche 17 mai 2026

Mère l'enseignement spirituel de la forêt amazonienne de Laurent Huguelit





La forêt amazonienne, joyau arborescent de la planète Terre, celle qui fait respirer le monde, luxuriante de peuples et de biodiversités, emplie de mythes fondateurs, nimbées de mystères et de magie naturelle, qui n'a t'elle jamais fait rêver ? En parcourant les pages d'un roman ou d'un ouvrage photographique à la simple évocation de son nom " Amazonie" à ressentir sa présence pétrie d'une force et d'une lumière qui ne cessent d'enchanter le monde ? Y a t'il seulement un coeur qu'elle n'ait jamais touché par sa beauté, ému par sa fragilité, inspiré par sa majesté ? Et pourtant , elle est en train d'être mise à mort, nous savons pertinemment que la grande forêt tropicale humide et qui est au coeur des cycles et des synergies de la Terre-Mère est en train d'être coupée à blanc afin  d'y implanter des déserts d'exploitations voulu par le dieu de la consommation toute puissante et sa complice de toujours la tronçonneuse. Je me suis rendu en Amazonie péruvienne au début de l'année 2016, accompagné d'Angéline , ma compagne elle connaissait déjà certaines régions de Haute Amazonie pour y avoir vécu dans plusieurs communauté indigènes. Je l'avais à maintes reprises écoutées attentivement me narrer ses péripéties sylvestres, accompagnée de ses amis autochtones dans toute leur prodigieuse diversité. Son enthousiasme à me décrire la vie quotidienne dans la grande forêt était on ne plus communicatif , ce qui avait bien évidement  attiser mon envie d'aller voir sur place. Elle avait également ramené un nombre considérables de dessins, esquisses et croquis de plantes, comme autant d'impressions végétales puisées dans l'inestimable trésors de vie que renferme ce haut lieu mondial de biodiversité. Et pour couronner cette démarche combinant savoir faire, création artistique et spiritualité, elle s'était liée d'amitié avec certains personnages clé du chamanisme amazonien , parmi lesquels le fameux peintre Pablo Amaringo (1938 2009) chef de file de tout un courant d'art visionnaire. nous possédons un collier qu'Angéline a reçu de " Don Pablito" peu de temps avant sa mort. pour donner corps à notre voyage et nous rapprocher du coeur du sanctuaire que représente le bassin amazonien, nous sommes partis dans l'idée de faire une retraite en pleine forêt isolés du reste du monde dans le cadre d'une dieta autrement dit, une "diète" de ce que l'on, appelle là bas la medicina . Ce terme la médecine est utilisé spécifiquement par les indigènes et métis d'Amazonie qui considèrent la forêt elle même comme tant la plus puissante de toutes les médecines. Elle est la Madre, la mère; c'est elle qui apaise, soigne, réconforte et guérit. La dieta définit le contexte l'isolation dans la nature, les restrictions comportementales et alimentaires, les plantes médicinales et visionnaires. Le premier soir de notre séjour sylvestre, alors que nous venions à peine de nous installer sur le lieu qui nous accueillait , Angéline dans son tambo (hutte d'isolation traditionnelle situé en pleine nature ) surplombant la canopée et moi dans ma chambre au confort spartiate nous avons été invités par deux guérisseurs , des chamanes à prendre part à une première session d'icaros ( chant de guérison inspirés par les esprits de la forêt) C'est en chantant dans les langues vernaculaires, en quechua , parfois même en espagnol, que les guérisseurs amazoniens accomplissent leur travail . Les icaros structurent les cérémonies nocturnes et leur donnent leurs inflexions, leurs couleurs, leur profondeur. Bien entendu, selon leurs peuples selon les langues et les affluents du grand fleuve Amazonas, les chamanes portent des noms différents pajé , muraya , yachak, uwishin, etc. , et sont rarement appelés " chamanes" ce mot ayant été importé du Vieux Continent. Le mot curandero " guérisseur" est également très utilisé. Nous étions donc là, quelque part dans la grande forêt bercée par les chants et tout à commencée "L'intention est bonne, mais le coeur n'est pas pur "voilà la toute première phrase de l'enseignement spirituel de la forêt amazonienne, je l'ai reçu lors des premiers instants de la cérémonie d'ouverture, peu après que la Madre s'est présenté à moi . Avec sa toute première phrase la forêt a éclairé ma lanterne, elle m'a expliqué la source du problème. Le Problème avec un grand "P" dans l'idée qu'avant de pouvoir créer un monde meilleur, il va falloir que nous autres les êtres humains oui nous, les individus constituant l'espèce humains oui nous, les individus constituant l'espèce qui se veut " dominante" sur cette belle planète comprenions ce qui nous en empêche . Alors pourquoi tant de problèmes de destructions, de chaos ? Pourquoi malgré toute la beauté et la sagesse dont nous sommes capables, pourquoi, malgré toute ces bonnes intentions, y a t'il cette soif en nous, cette appétit pour la destruction?  La première phrase de la forêt renferme tout ce qu'il y a à saisir afin de comprendre l'état du monde; elle est la réponse à la question de la cause première du Problème avec un grand "P" "L'intention est bonne, mais le coeur n'est pas pur ". Je m'attendais au pire comme au meilleur en venant ici dans cette jungle chamanique d'Amazonie à la réputation  parfois sulfureuse, car tiraillée entre le monde crépusculaire d'hier et celui plein de questions en suspens de demain. Mais ce que j'ai reçu lors de cette première session d'icaros, ce fut le meilleur uniquement, comme si la  Mère Forêt me souhaitait la bienvenue à bras ouvert. Dans mon coeur, c'était la grande fête des retrouvailles, tout était synchrone : les chants des chamanes, leurs intentions, leur concentration, leur travail. Il y avait une sorte de perfection dans leur manière d'aborder la cérémonie, une perfection qui m'a fait du bien. La forêt : " Mes chers enfants, voici l'un des derniers chapitres de cette première nuit de cérémonie, dite "de la famille " Il s'intitule " La clarté" est directement liée au coeur pur , elle en est la résultante; sans coeur pur, pas de clarté. Ce qui est en jeu ici, ce sont vos intentions; je vous invite à apprendre à discerner d'où elles proviennent , de quelle partie de votre coeur elles sont issues. Car souvenez vous en , le coeur est au centre de tout, et c'est lui, et lui seul, qui génère les intentions. Il se situe en amont de la raison, des valeurs morales, des désirs, des actions, il en à la source. Bien évidement , un coeur pur génèrera des intentions pures, vivre en harmonie, avancer vers plus d'amour, de conscience, de force, de lumière, alors qu'un coeur blessé, souillé, pollué, génèrera des intentions qui seront déviées par ses propres impuretés; la peur et les avidités, en cheffes de files désignées de ce qui dévoie les élans du coeur, engendreront les émotions délétères, les dépendances, les schémas de comportement destructeurs pour soi même, les autres et la Terre-Mère .Pourtant au départ, les intentions du coeur sont pures, car au départ, à la source, le coeur n'est que pureté, comme vous le savez maintenant; mais en passant à travers les couches d'immondices qui parfois l'encerclent et l'emprisonnent, son faisceau de lumière sera dévié, corrompu, distordu, fragmenté. Voilà enfin l'heure de la réconciliation de votre être tout entier avec ce premier esprit allié de la clarté qu'est la sensibilité, un esprit allié sans lequel le coeur reste tragiquement aveugle. Car pour déchirer le voile de l'illusion, pour sortir de maya , du mitote, du brouillard qui vous empêche de voir, vous devez affûter votre toucher, pour qu'à sa suite, tous vos sens s'épanouissent de concert, dans une même éclosion. Cette première étape sera nécessaire, vous ne pourrez pas l'éviter : dans l'intention de cheminer en conscience, vous devez, développer votre toucher, vos sens, votre sensibilité. Regardez les animaux : ils ne doutent pas, ils savent exactement ce qu'ils font, ils sont parfait à chaque instant de leur vie, quoi qu'ils fassent. Qu'ils se nourrissent, qu'ils paradent, qu'ils se déplacent, qu'ils élèvent leurs petits, ils sont parfaits et cette perfection est la conséquence directe de leur sensibilité, qui est complètement réceptive au monde qui les entoure. Ils sont focalisés sur les informations que leurs organes leur transmettent, dans une connexion sensorielle de chaque instant qui force l'admiration. Les animaux sont parmi vos plus grands enseignants et je vous invite à devenir comme eux, des maîtres de sensibilité. Cette connexion au réel se fait par les sens, et même si dans certaines de vos cultures humaines, vous êtes venus à penser qu'il faut se méfier des sens, qu'il vaut mieux s'en détacher parce qu'ils mentent; ou encore, qu'il est plus judicieux de développer les capacités supposément supérieures de l'être telles que l'intellect, la  Raison, ou encore la transcendance, sachez que ces dernières sont toutes, chacune sur les fréquences qui lui sont propres, une manifestation du sens premier: le toucher. Sans toucher, pas d'intellect bien aiguisé, pas de Raison lumineuse, par de transcendance divine . La connexion à " ce qui est " et donc à la vérité sous sa forme la plus naturelle et authentique , est dans le toucher. Les sons sont des variations rythmiques de l'air, des ondes que vous touchez avec vos tympans. Les odeurs et les saveurs sont des molécules que vous touchez avec les cellules olfactives de votre nez et les papilles de votre langue. Les couleurs sont des fluctuations des fréquence de la lumière que vous touchez avec votre rétine ; les cônes  et les bâtonnets formant la surface sensible de l'intérieur de vos yeux en sont les récepteurs. L'ouïe est donc une forme de toucher, l'odorat également , idem pour la vue, et ainsi de suite. Vous touchez le monde avec vos sens, et ces sens peuvent être affûtés, ils peuvent être votre sensibilisés au point de faire de vous des animaux parfait à chaque instant de votre vie, complètement réceptifs au monde qui les entoure. Pour aller plus loin encore sur la piste du toucher, il est important que vous compreniez  qu'il n'y a rien d'extrasensoriel ou d'immatériel ; ces adjectifs sont trompeurs, car tout absolument tout ce qui est perçu, est sensoriel. Tout est matière . La seule chose qui change et donne parfois l'impression qu'il existe une "autre réalité", ce sont les fréquences du réel qui sont perçues ; lorsque les médiums utilisent leur sixième sens pour entrer en contact avec l'âme des défunts, ou lorsque les chamanes voyagent dans d'autres mondes et y rencontrent leurs esprits alliés, ils " touchent" une réalité qui est pour eux tout aussi réelle que le monde matériel.  Moi même, la Madrecita, grand esprit de la selva amazonienne, je vis dans cette réalité subtile, et la forêt tropicale humide telle qu'elle apparaît dans le monde " réel", avec ses arbres, ses plantes, ses habitants et sa biodiversité, est l'expression de mes qualités spirituelles sur le plan de la matière densifiée. Je ne suis donc pas immatérielle; en affinant vos sens, vous pouvez parvenir à me sentir vibrer, et je peux même venir vous parler, car tout ce qui vous entoure vous parle et en particulier dans la nature. Mais je vous le dis sans équivoque que vous soyez un homme ou une femme, soyez fier de votre sensibilité: la sensibilité est un garde fou, elle est garante de la non violence parce que les personnes sensibles sont tout bonnement incapables de nuire à autrui; leur sensibilité les en empêche . Leur intuition et leur instinct sont connectés au coeur, et cette connexion leur ouvre la porte d'un monde vibrant en accord avec leur sens en éveil, un monde où le respect de l'autre retrouve sa place au centre des relations. De Divins enfants sauveur de la planète Terre qui savent que vibrer en harmonie avec ce monde est l'une des clés du sauvetage qui se prépare, ils n'ont pas besoin de faire un effort dans ce sens : c'est inscrit en eux. Alors, bien sûr cette sensibilité qui se développe n'apaisera pas la folie humaine, du moins pas à court terme , car plus vous serez sensibles, moins vous supporterez les inéquations de vos modes de vie, de votre manière de consommer le monde, de vous nourrir, de vivre les uns avec les autres. Vous supporterez de moins en moins les musiques dissonantes qui encombrent de leurs harmonies brisées ce paradis terrestre qui vous est promis. Cela explique toutes ces intolérances et allergies qui font leur apparition dans les cultures éloignées de la Terre Mère.  Car bien loin de nouvelles maladies , ces sensibilités du corps vous montrent ce que dorénavant il ne tolère plus. Les personnes "sensibles "que ce soit à des aliments, à des produits chimiques, à des ondes, à des ambiances, à des vibrations spécifiques, telles que celles du stress, de l'injustice, de la culpabilité, ou encore à des émotions délétères telles que le désespoir, la jalousie, la colère ressentent de manière exacerbée; elle ne peuvent plus supporter ce qui est malsain, et étant donné qu'à peu près tout ce qui nous entoure dans ce monde qui s'urbanise en roue libre et s'éloigne au pas de course de la nature sauvage et saturé de mélodies dissonantes, ce sera loin d'être facile. L'horreur du monde vous sera de plus en plus insupportable, et cela vous inspirera à faire mieux, si vous le voulez bien, car vous êtes toujours libres, ne l'oubliez pas, de chercher une manière de vivre et d'être en phase avec cette sensibilité à fleur de peau . La forêt : " les femmes  sont la clé; ce sont elles qui vous sauverons; elles sauverons la planète, et elles sauverons moi la forêt, la mère , la Madrecita . Tout cela vous le savez déjà, votre coeur le sait: vous savez que les femmes sont le futur de l'homme; mais vous êtes encore parfois dur  d'oreille et il faut que vous l'entendiez de ma propre voix, une fois encore, pour que le message passe: respectez les femmes; car ce sont elles qui vous sauverons. Ce sont elles, les messagères de la nature, les gardiennes des mystères, les spécialistes des cycles. Elles sont la création dans la chair, elles maitrisent  la sagesse du corps et de la Terre Mère . Ce que les hommes cherchent à comprendre  avec leurs religions, leurs idéologies, leurs concepts  et leur prétendue Raison, les femmes le savent intuitivement; elles savent tout et c'est l'une des plus grandes impostures de tous les temps que d'en avoir fait des citoyennes de seconde zone. Mais voyez comme certaine de vos langues portent déjà, dans leur structure sémantique , la graine de la ségrégation sexuelle; même vos mots sont biaisés : les femmes fragiles qui doivent être protégées par les mâles de la tribu, les femmes stupides qui ne savent pas penser, les femmes tout juste bonne à faire des enfants et à vivre à l'ombre des hommes, sans oublier celles qu'on peut acheter, posséder, dominer ; et à l'inverse les femmes manipulatrices, tentatrices, perfides, avides tout cela c'est un mensonge qui perdure, même si le grand retour de la femme est en cours depuis quelques décennies déjà. La forêt : "Le viol des femmes, c'est le pendant humain du viol de tout ce qui est naturel sur cette belle planète qui est la Terre. C'est le symbole de toute intrusion, de toute ingérence, de toute explication, de toute manipulation, de toute esclavagisme, de tout manque de respect. Les femmes sont les gardiennes de la nature, de ses mystères et de ces beautés, et le jour où l'homme, le mâle, a cessé de les respecter, le jour où il s'est oublié, faute de clarté, dans ses pulsions dévastatrices, un équilibre a été rompu. cet équilibre était nécessaire et sans lui, sans ce garde fou qui a pour fonction de sceller le pacte de respect mutuel et d'harmonie partagée, une brèche s'est ouverte sur les abysses. Un précédent a été créer, le côté obscur s'est réveillé de son sommeil pourtant nécessaire, le mâle est devenu le mal; par effet domino, comme le poison se répandant dans un organisme sain, le viol et la violence se sont implantés dans le paysage psychique d'Homo sapiens, au point de venir s'inscrire dans les fondements des cultures dominantes et de polluer l'humus dans lequel puisent leurs racines : viol des femmes, viol de la nature, viol de la forêt, viol des ressources, viol des peuples, et ainsi de suite. Mes chers enfants pour que je puisse vous emmener plus profondément encore dans l'obscurité, il faut que vous compreniez que tous ces viols font partie d'un ensemble de phénomènes liées à la question de l'avidité. Ce qui a engendré le côté obscur et a poussé vos hommes au viol sous toute ces formes, c'est l'avidité . Bien sûr , en surface, en ce début de XXe siècle, dans le doux ronronnement du confort matériel, la clarté étouffée par le bruit de fonds des gadgets technologiques, du divertissement du déni de réalité le plus frivole, certains d'entre vous cherchent peut être à se convaincre que " tout va bien " en brandissant l'étendard suspect de cet hypothétique mal nécessaire que nous avons démythifié précédemment. Mais au fond personne n'est dupe : allumez la télévision à l'heure de ce que vous appelez " les informations" ; ou à défaut de TV, une autre boîte lumineuse participant à modeler votre perception de la réalité, et vous verrez l'état du monde . Cet état du monde, c'est l'état de votre arbre ou mieux encore, c'est l'état de la forêt constituée par l'ensemble de vos arbres . Voilà où vous en êtes collectivement, du moins. C'est pour cela que les mauvaises nouvelles vous fascinent tant; voilà pourquoi elles vous touchent: ce sont vos mauvaises nouvelles également . Et peu importe qui,  et peu importe où, car comme vous le savez maintenant , vous êtes toutes et tous issus du même arbre ancestral, le grand arbre généalogique du vivant. Vous faites toutes et tous partie de la même famille, et cette famille, j'en suis la mère, j'ai pour mission d'en prendre soin . Dans leur pureté originelle, les enfants absorbent le brouillard et les souffrances de ceux qui les entourent :les frustrations, les colères, les mensonges, parfois même les violences et les malédictions qui hantent le cercle familial, rien ne leur est épargné. Contrairement aux trois singes qui se voilent la face, ils voient tout, ils entendent tout, ressentent tout, car ils sont pure sensibilité. Car souvenez vous que dans les relations, tout est musique, il y a un chant qu'ils absorbent encore plus profondément que les autres : celui de leur mère.  Le lien à la mère est tellement fusionnel, et cela spécialement durant les premières années de vie, c'est elle qui lui a donné corps, après tout ! Toute cette souffrance accumulée , elles l'ont partagée avec leurs enfants, générations après générations , comme l'on partagerait une ration trop copieuse avec des bouches qui ont faim . Et leurs enfants , c'est vous. Si en tant qu'individu, vous ne vous sentez pas concerné par ce que j'explique, si cela ne vibre pas en vous, prenez mes explications pour un simple exposé. Peu importe que vous considériez tout cela comme de la fiction, comme une histoire que l'on vous raconte; imprégnez vous de l'information et laissez la infuser . Mais si ,  en revanche, vous sentez quelque chose en vous réagir au contenu de cet enseignement, s'il vous émeut, vous met en joie, vous attriste, vous révolte, vous énerve; si vous vous sentez mal à l'aise ou jugé par mes propos, ou, à l'inverse, soulagé, enthousiasmé, c'est le signe que cela touche votre coeur . Vos réactions sont votre propre diagnostic; il suffit de les observer pour savoir " qui vous êtes" et "où vous en  êtes" sur votre chemin. Autrement dit, votre état des lieux, ce sont vos propres émotions qui le font il suffit de les observer. Je vais si vous le voulez bien continuer à me suivre, vous expliquer plus en détail comment développer votre clarté, pour qu'enfin, je puisse retrouver mes enfants: vous. Pour préserver cet espace où tout se joue, il y a six préceptes à respecter, comme autant de sentiers de sagesse à parcourir et à découvrir. Pourquoi six ? Parce qu'il y a six directions qui s'élancent du centre , et que le centre est en lui-même la septième direction. La géométrie nous apprend cela , la gauche, la droite, l'avant , l'arrière, le haut, le bas , les traditions nous apprennent cela, l'est , l'ouest, le nord , le sud, le Ciel, la Terre. Six directions qui entourent la septième le coeur. Voici nommées pour vous, afin qu'elles trouvent leur place dans votre conscience et puisent enlacer votre coeur. La forêt : " Voilà ce que je vous propose, mes chers enfants : six garde -fous, six préceptes élémentaires dont la fonction  conjuguée est de préserver l'espace sacré, cet espace dans lequel peut se développer la clarté : l'humilité, l'intimité, l'intégrité, la sobriété, l'écoute; le respect. Définissez un espace, respectez- y ces six directions, et vous aurez un espace sacré. Cela peut commencer par une table de nuit, puis s'étendre à une pièce, puis à votre foyer. Vous pouvez m'utilisez, moi , la forêt, comme lieu d'apprentissage; tout ce qu'il reste de nature sur notre belle planète Terre est là pour vous apprendre à apprécier la force de préservation de ces six directions. Et une fois que vous parviendrez à les respecter à l'extérieur de vous, dans un espace défini, vous pourrez alors les appliquer à l'espace sacré primordial: votre corps, ce sanctuaire qui n'appartient qu'à vous et enlace votre coeur d'un écrin de chair. Dans les profondeurs, au-delà des apparences et du brouillard, au-delà des illusions de surface, des  jeux d'ombres et de lumières, c'est toujours le contenu du coeur qui est transmis. Le coeur ne ment jamais, il en est incapable. Il est toujours vrai dans ce qu'il exprime : obscur ou lumineux, pur ou impur, c'est sa vérité qui rayonne et enchante le monde. Voilà pour votre compréhension; voilà pour votre compassion.



 

mardi 20 janvier 2026

Sylvain Tesson l éloge de l énergie vagabonde

Je suis venu en Ouzbékistan par avion, avec ma bicyclette dans les bagages. A Paris, à l'aéroport, la compagnie Ouzbek n'acceptait d'embarquer mon vélo qu'empaqueté dans un carton, mais les Ouzbeks n'en fournissaient pas, ils m'ont dirigé vers la compagnie suisse qui possèdent des emballages très réputés mais qui n'a pas le droit de les vendre pour les vols à destination de l'Asie centrale, à Air France le chef d'escale français était injoignable et j'ai dû envelopper mon vélo de sacs plastique, j'avais l'air d'un clochard, hautaine dans leurs tailleurs, les hôtesses me regardaient . Avant d'envoyer le vélo sur le tapis roulant, j'ai protégé le dérailleur avec un exemplaire du Monde à la une duquel se détachait le titre :Nouvelle hausse du prix du pétrole . Sous le ventre du Tupolev de l' Ouzbekistan  Airlines , passe le Kyzylkoum, le désert des sables rouges, coupé par le fleuve Amou-Daria ; les barkhanes dessinent comme des cannelures d'un lapiaz à la surface d'un karst ; c'est à dire pour ne pas sombrer dans le jargon géomorphologique que la peau du désert s'est ouverte de vergetures, sous le Knout des rafales de l'ouest . De l'autre côtés du fleuve, le Turkménistan avec le Karakoum , déserts des sables noirs. Ces deux étendues réunies forment le quatrième plus grand désert du monde . La vodka qu'on m'a servie, descend âprement, j'ai l'impression d'avaler du sable . A travers un hublot, un verre à la main, le désert est angoissant ; j'aime pourtant survoler les déserts parce que les considérables tentatives de l'homme pour y survivre sont invisibles. Je pense à mon vélo dans la soute, avec lui il y a douze ans j'ai fait le tour du monde, depuis je suis attaché à ce clou. Cela m'écœure de me débarrasser des objets, dans la boulimie de production, la modernité créer des produits sans avenir; le capitalisme c'est la réduction de l'intervalle entre le moment où l'on achète un objet et où on le remplace. Quand on méprise, ils s'abîment, il faut alors les jeter en acquérir d'autres et ainsi devient-on un consommateur compulsif , c'est le matérialisme qui gagne une partie engagée au nom de l'indifférence à la matière . Hommes qui n'aimez pas les choses, accordez leur grand soin pour n'en point trop posséder, ni devoir les changer sans cesse ! Les ressources de l'Aral et de la Caspienne sont l'enjeu de hautes luttes entre les nations. Après 1991, date de la chute finale, des réserves immenses de pétrole et de gaz ont été découvertes dans la région . Les mers sont devenues des nappes blanches dressées pour le festin. Autour de la table caspienne, ils sont au moins douze candidats au partage, douze compagnies pétrolières approvisionnent des peuples jamais rassasiés. De nouveaux oléoducs ont gagné du terrain rampant le dos des steppes pour convoyer l'or noir. Un soir, dans un bar un plaisantin russe m'a dit qu'il fallait désormais appeler la région le " pipelinistan" Les pipelines sont là pour organiser l'évasion de la houille; l'Europe a récemment réussi à en tirer quelques uns jusqu'à elle. Ce sont eux que je vais suivre en bicyclette à travers l'Oustiourt vers la côte caspienne. Je gagnerai le Bakou par un de ces ferries qui relie le Kazakhstan à l'Azerbaïdjan. De Bakou, j'irai vers la Turquie par la Géorgie; au bout de ma route, j'aurai relié trois mers, parcourant le même trajet qu'une lame d'or noir de la haute Asie convoyée à travers steppes et monts jusqu'au ventre des tankers de Méditerranée pour que le monde poursuive sa marche folle. Ce voyage m'a été inspirée par ma passion des oléoducs , les tubes m'obsèdent , les pipelines me ravissent, on croirait des intestins de quelques dieu de l'énergie qui se serait fait hara-kiri devant les menaces de la pénurie d'hydrocarbures. Le long de tracé rectilignes les pipes convoient une pâte visqueuse; l'huile coule dans le tube en dur , pareille au sang dans l'artère. Noukous sur le tarmac de l'aérodrome, à huit cent kilomètres au nord ouest de Tachkent et à deux cent kilomètres au sud du rivage de l'Aral, je dépiaute les lambeaux de plastique autour de mon vélo; bonne conseillère la superstition me souffle à l'oreille que j'ai bien fait de partir avec lui , une bicyclette flambant neuve aurait attiré les démons .Dans le crépuscule j'achève de gonfler les pneus, sur le seuil des portes de leurs Zhigulis  (voiture prolétarienne plus petit modèle de Lada existant) deux chauffeurs de taxis se foutent de moi ; "Ou vas tu ?me dit l'un  "Au Kazakhstan , dis je" A vélo ? Ouaip tu voyage à vélo parce que tu n'as pas d'argent ? Niet ! dis l'autre , parce qu'il en a trop . Passez chez le coiffeur est la seule chose qui me retienne à Noukous . Le surlendemain l'épreuve commence , à cinq heures du matin , le 13 mai, je monte sur la selle de mon vélo, à six heures je crève ! à six heures quinze je remonte en selle, à huit heures  je suis crevé ; il fait 40° j'en suis à ma troisième heure de voyage, restent trois mois . A la sortie de Noukous, je franchis l'Amou-Daria , le maigre ruban rose du fleuve n'atteindra pas la mer, épuisé par les pompages. Les ingénieurs agronomes l'ont saigné jusqu'à l'agonie. Les premiers jours je pédale cent trente kilomètres dans la désolation  de la Karakalpakie , cette région autonome de l'Ouzbékistan à été la première victime du pillage de l'Aral par les Soviétiques. Une fois la mer asséchée, des vents de sables se sont levés et ont emporté les terres arables, la mer n'est plus là pour tempérer les ardeurs du ciel ni nourrir les hommes. Des plaques de sel ont recouvert la surface du sol; la terre a la gale . J'aime les terres ex soviétiques, elles m'aimantent , je suis sensible à l'esthétique  de leur déglingue; de village à moitié vide , dégouttant de boue sous un ciel d'acier, appuyé sur les béquilles de pylônes tordus et de piédestaux désertés, peuplé d'ivrognes, de hooligans , de filles qui font la gueule et de vieilles gens nostalgiques de l'Union Soviétique. dans ce décors de désespérance, on ne soupçonne pas que derrière le seuil hostile des bicoques , couvent les braises. Il suffit de souffler à l'heure propice dans la chaudière intérieure des Russes et de leurs anciens colonisés, alors le bouchon des bouteilles et la bonde des coeurs sautent, avec le mauvais cochon et la vodka , des histoires extravagantes sont servies à la table des hôtes. Se mêlent les souvenirs du service militaire à Mourmansk , la traîtrise de Gorbatchev , la fraternité soviétique, la peur éternelle de l'ombre du Kremlin. Au milieu de la mer d'Aral, sur l'ancienne île Nikolaev , les ingénieurs staliniens ont installés une base bactériologique ; ils l'ont appelés Renaissance . Les bacille de l'anthrax et de la peste bubonique y étaient alors cultivés. Ils s'agissaient de préparer la guerre bactériologique. L'île à été évacué en 1991; en 2002 les Américains l'ont nettoyé de tout résidu d'anthrax , juste avant que le reflux des eaux ne la relie au continent. Sur le plateau, a dix kilomètres à l'ouest de Chylaboulak se dresse une plate forme gazière  la tour de forage est rutilante, investissement chinois ! me dit Rafik , maître des lieux qui dirige une équipe de vingt quatre ouvriers Il a une tête magnifique de barbare steppique toutes les dents en or rangées dans une mâchoire carnée et une arcade sourcilière proéminente comme un balcon où se seraient trop penchés les soucis. Cela fait des mois qu'on creuse, on est déjà à trois milles mètres, on n' a rien trouvé! Au sud de l'Oustiourt, ils ont du gaz à moins de deux milles mètres ! Forer, art difficile qui consiste à se trouver au bon endroit ( précisément au dessus du gisement) au bon moment ( des millions d'années après la décomposition des houilles) Rafik nous offre une tournée de vodka dans une des casemates de la base; il ouvre une Tamerlan nous abattons les shots; dans l'ex Union , la chose qui manque le moins c'est une raison de boire . Les efforts que fournissent ces 24 hommes, la dureté de leur condition d'existence, la désolation de leur horizon, la rudesse des rapports humains cela pour que le gaz procure sa petite flamme douillette à dix milles kilomètres de là, dans un foyer bourgeois où pas une âme moelleusement endormie n'aura une pensée pour eux ! Une piste entaille le plateau de l'Oustiourt et longe le chemin de fer construit par les Russes à la fin du XIX siècle pendant la conquête de l'Asie centrale. Le long de la voie ferrée un aqueduc approvisionne les stations de maintenance parallèlement sur la côte nord, un pipeline à quatre tubes convoie le gaz turkmène et ouzbek vers l'Europe via la Russie. Plantés tous les cent mètres, les poteaux d'une ligne électrique; l'eau , le train, le gaz, la piste , le jus: cinq droites parallèles tracées sur l'ancien chemin chamelier qui reliait Astrakhan aux plaine de Khorezm . Les chameaux de la soie souffraient autrefois là où le train siffle. J'ai dix huit litres d'eau accrochés à mon vélo, de quoi tenir entre les postes techniques de la voie ferrée . La steppe est une immensité carcérale. L'horizon barre le passage; entre ces murs ouverts je ne me suis senti aussi vivant. N'est ce pas la" liberté sauvage " que l'explorateur russe Nikolaï Prjevalski partit cueillir un jour dans le ventre du Touran ? Il la poursuivit jusqu'à la mort. Dans la Russie des temps impériaux , les hommes en rupture de ban prenaient la clé des steppes . Révoltés contre les tsar, les Cosaques, les Kalmouks s'y réfugiaient. Les cavaliers mongols surgissaient, s'y évanouissaient. Les Kazakhs y acquirent leur nom d'hommes libres. Venant du néant, rejoignant le vide, les voyageurs solitaires les sillonnèrent . La steppe interdit l'endormissement, j'ai maudit la steppe; sous le soleil, je l'ai haïe . Dans sa stérilité, j'ai séché mes larmes. J'aurais donné mon royaume pour un sapin, un arbre sur lequel m'appuyer, une route qui m'aurait emporter vers la ville. Mais le découragement ne dure pas. Le moindre événement , combat de coléoptères, galopade lointaine, ballet d'un vautour au-dessus d'une carcasse, abolit l'angoisse. J'ai aimé l'humanité lors de longues journées passées sans voir âme qui vive. J'ai compris pourquoi les cavaliers hunniques ont fait du ciel un dieu. La steppe, tapis de mes prières, manteau de mes nuits. Dans ce chaudron sont sorties les tribus nomades. Les clans sont devenus des hordes puis des peuples. Chacun dans le sillage de ses troupeaux, la steppe , matrice des civilisations d'Eurasie. Les géopoliticiens la placent au centre des équilibres du continent, au milieu des empires. Sur sa paume, les peuples se sont livrés bataille. Chinois contre Mongols, Russes contre Ouzbeks, Arabes contre Perses, Turks contre tous. Les caravanes y ont circulé, sur le dos des chameaux, les marchands transportaient la soie, l'argent, les armes. Aujourd'hui, le pétrole suit les mêmes routes. Sous les ciels délavés, les veines d'acier des oléoducs convoient le sang de la modernité. On voyage dans la steppe, on se croit aux confins du monde mais on en est au coeur; on se perds, là ou tout se joue; il n'y a personne mais c'est l'humanité entière qui s'approvisionne ici. Le vent contraire ni la chaleur ne faiblissent; j'avance pris en étau entre la mâchoire du ciel et celle de la piste . même l'observation du paysage ne m'est d'aucun recours; je passe les journées dans le coffre-fort de mes pensées . L'ouest du Kazakhstan est un glacis stérile, vide d'âmes humaines. Je mets trois jours à gagner le village de Shepte , la piste est bien meilleure qu'en Ouzbékistan , au sud de Beyneu j'ai même eu quarante kilomètres de goudron. Je ne vois pas de yourtes, l'œuf nomade de feutre, dont le dôme blanc piquetait autrefois la steppe  a disparu. La seule yourte croisée au cours de ces journées se trouve à demeure dans la cour d'un kolkhoze , à quelques kilomètres au sud de Beyneu. Une yourte moule, rivée à un rocher; tristes gravats d'un monde écroulé; j'y passe la nuit avec les aïeux de la famille qui n'accepteraient jamais de quitter le cercle magique pour les quatre murs d'une maison. Au-delà de Shepte, la piste traverse les champs pétroliers de Zhétibay et de Novoï Uzgen mise en service au temps des Soviétiques. Sur un carré de cinq kilomètres de long, s'élèvent des derricks , des antennes, une forêt de pylônes ; animant d'un mouvement perpétuel cette herse de banderilles, des centaines de " têtes de cheval" pompent sans repos. Elles maintiennent la pression dans les vieux gisements et permettent de stabiliser le rendement ; elles sont le métronome de l'épuisement des ressources, le balancier de l'horloge qui décompterait le temps avant la pénurie. Au pieds des tours de forage, des ouvriers couvert de brut dorment déjà à même le sol, certains vivent dans des roulottes à l'ombre des puits, je traverse le champ et essaie d'accorder le mouvement de mon pédalier aux succions des pompes. Ma flèche dans la cible, je suis dans le pub irlandais d'Aktau , j'y passe une nuit à vider les pintes dont j'ai sué les acomptes dans la steppe, des employés anglo saxons de compagnies pétrolières , des Nouveaux Russes et des Nouveaux Kazakhs (on les appelle les Kasanovas" regardent la coupe du monde de foot; un Russe m'avise " Russki ? dit-il Non Français dis je Tu as l'air Russe, Merci , c'est un compliment Tu n'es pas difficile . Personne ne quitte le pub après le match , comme dans un tripot décrit par l'explorateur allemand Jean Georges Gmélin à la fin du XVIII dans son voyage en Sibérie: On brasse aussi quelquefois de la bière et dès qu'elle est faite, quant elle n'aurait reposé qu'une demi-journée , il n'y a plus moyen de fermer le cabaret que tout ne soit bu . La ville fut construite dans les années soixante, elle jaillit de la steppe ex nihilo . On avait découvert des mines d'uranium dans la région et Aktau servit à loger les ingénieurs, les ouvriers et leurs familles. La cité du bout des steppes connaît aujourd'hui une seconde jeunesse grâce au pétrole caspien. L'huile des gisements de Tengiz traverse l'Oustiourt  par les oléoducs. Elle atteint Aktau où l'on la charge sur les tankers à destination de Bakou. La deuxième chose qui jaillit après le pétrole c'est le fric. L'un met des millions de siècles à s'accumuler dans le silence du laboratoire de la géologie; l'autre coule entre les doigts bagués des nouveaux riches, impuissants à réfréner leur soif de jouissance. A Fort Chevtchenko , dans une datcha du XIX aux volets vert, Ruslan , le chef d'une famille kazakhe, m'invite à déjeuner. Il fait 45°; je rêve à un melon frais avec un vin du Ventoux frais , on me sert des tripes de poulain et de la vodka chaude, on porte un toast, même le grand père, pieux hadj à barbe blanche, lève son verre A toi Français ! Mais Allah dis je. Il déteste l'alcool , il ferme les yeux quand on en boit .Dans le laboratoire des steppes de l'Asie centrale, les Russes ont réussi à dissoudre l'Islam dans la vodka . Si tu veux en savoir plus sur le gisement de Kashagan , tu dois aller à Atyrau , c'est la capitale du pétrole kazakh ! A vol d'oiseau, la ville d'Atyrau  n'est situé qu'à trois cents kilomètres d'Aktau . Mais il faut quarante huit heures pour l'atteindre car la route contourne le vaste golfe du nord-est de la Caspienne. En 1991, après l'effondrement du Soyouz, la Caspienne devint le centre d'enjeux nouveaux. Un élément bouleversait la distribution des cartes, la pénurie des ressources se profilait. Jusqu'aux années 1990, le grand public n'avait jamais entendu parler du oil peak . L'expression est pourtant ancienne, élaborée en 1956 par King Hubbert , ingénieur qui pressentait qu'on ne pouvait point sucer impunément le sang d'un organisme: un jour la source se tarit. Le oil peak définit ce point de non-retour au-delà  duquel les hommes consomment davantage de pétrole qu'ils n'en découvrent. Au cours des trois dernières décennies, la consommation planétaire à explosé. La Chine s'est éveillée, à la même période, les Indiens sont sortis du sommeil shivaïte, les Américains consomment 25% du pétrole produit chaque année sur terre, alors qu'ils ne représentent que 5% de la population planétaire. Mais leur économie a continué a contribué à 60% à la croissance mondiale entre 1993 et 2003. Selon les experts l'augmentation à la demande annuelle mondiale va se chiffrer à 150 millions de tonnes chaque années (120 millions de baril en 2030) Par exemple si la Chine maintient sa croissance elle consommera autant que les USA. Les plus pessimistes des experts prévoient un oil peak (date du déclin de la production, pour 2010) Les perspectives plus optimistes ( Agence internationale de l'énergie) ne situent que oil peak qu'à l'orée de 2030-2050. Les Majors pétrolières sont des monstres financiers qui mettent leur savoir-faire au service d'un Etat riche en ressources. Elles s'allient en consortiums et signent avec les gouvernements un contrat d'exploitation. Pour chaque baril extrait, une part de bénéfice est réservée au pays. Le reste est exporté dans des tubes d'acier, eux-mêmes propriété des Majors. Les Américains ont obtenu l'exploitation d'une bonne part du gisement terrestre de Tengiz que vous avez traversé pour venir ici depuis Aktau . Les Chinois sont présents dans les champs du sud. Quant au gisement de Kashagan, tout le monde est à sa porte: les Japonais, les Français, les Anglais, les Norvégiens et les Italiens d'Agip bien entendu l'opérateur de l'exploitation. Un seul bateau par semaine relie Aktau à Bakou. Pour l'Occident, ce pipe est une arme . Lorsqu'il marchera à pleine machine, le tube charriera quatre vingt millions de barils de brut par jour. Il contourne la Russie, ignore les réseaux de pipelines russes déjà en place entre Bakou et le port de Novorossirsk sur les côtes de la mer Noire. Il empêche la fuite des réserves du Sud caspien  vers les marché chinois ou iranien. Il affermit la position des Américains sur la bordure nord de l'Iran. Il conforte la Turquie dans son désir de devenir le pourvoyeur d'énergie de l'Europe. Le Bakou Tbilissi- Ceyhan flanque un coup de sabre dans l'ancien équilibre caucasien . Mais pas d'affolement, nous sommes des commerçants, notre rôle est de vendre du pétrole. Il y avait une offre dans la Caspienne, il y avait une demande à l'Ouest. Nous n'avons fait qu'un raccord en acier entre l'offre et la demande. Et les Russes ?Ils ont été évincés! Notre objectif est le business, nous vendons du pétrole, il s'agit de marchés obtenus par des contrats, pas d'une continuation de la guerre froide par d'autres moyens ! Les Russes ont assez à faire avec leurs pipelines au nord du Caucase. A Bakou , je me souviens d'avoir patiemment écouté une jeune artiste stigmatiser les Majors . Les Majors , disait elle, c'est le mal absolu. Le profit pétrolier entretient les inégalités sur la planète, maintient les peuples dans l'esclavage. Les compagnies sont responsables de la misère des pays dans lesquels elles prospèrent. Leur opulence ne provient pas de leur activité mais du pillage. Et le nouveau prolétariat de l'or noir privé d'espoirs se traîne sous les ciels réchauffés par les émissions de gaz à effet de serre. Ces incantations tirent leur vigueur de trois origines. L'une s'appuie sur le caractère violateur du forage. Symboliquement, il est facile de voir le pétrolier comme un prédateur, frère de race de l'anophèle; il suce le sang du monde. La colonne du derrick perce la croûte terrestre tel un le poinçon du mâle de la punaise forant la carapace femelle pour lâcher sa giclure. Un été, sur les bords du lac Baïkal , un chaman de Sibérie me disait que la Terre devait souffrir de ces vrilles qui trouaient sa surface. Que dirions nous de pareils outrages infligés à nos dermes ? Le pétrole est noir, sale, inflammable, indélébile, il incarne un matériau funeste : un résidu de transmutation au fond de l'athanor. Il brûle comme le sang de Satan, il pue le souffre ; les alchimistes des grandes compagnies auraient enfin accompli le fantasme des ordres hermétiques. Au lieu de changer le plomb en or, ils transforment le brut en dollars; tout ce qui vient de cette pâte honteuse ne peut-être que mauvais. Les guerres, les tensions, les corruptions qu'il suscite sont les preuves de l'énergie obscure qu'il dégage. La ville de Karamanhmaras dévale le talus d'une colline , j'abandonne ma bicyclette dans un hôtel et poursuis ma route à pied; Ceylan n'est plus qu'à deux cent kilomètres et je désire arriver en marchand au bord de la mer. La vallée qui borde la ville a été inondée il y a quelques années ; les routes qui figurent sur mes cartes n'existent plus . Bivouac morose sur le rivage, en face d'un village, le lendemain je contourne le lac par le sud , je marche à travers les chaumes. Deuxième bivouac au bord du lac après cinquante kilomètres de marche , je dors sous des pins d'Alep ; je rejoindrai le Bakou-Tblissi-Ceyhan quitté il y a plus d'une semaine en traversant le massif qui borde le flanc septentrional du lac . Mais les gardes armés qui contrôlent l'accès au barrage me barrent la route. Je traverse le tablier du barrage escorté par un garde en armes. Pendant trois jours, je relie des villages heureux d'êtres accrochés au balcon des forêts, je m'abreuve aux sources ; sur le seuil des maisons on me tend des verres d'ayran, lait fermenté qui rafraîchit le corps. Hélas, il y a toujours , flottant au-dessus de la légèreté de ces journées vagabondes, une ombre mauvaise : l'insulte faite aux femmes dans les fermes où l'on m'accueille : cette manière de leur demander le thé comme je ne réclamerais pas le journal à mon chien, cette façon de tendre les restes d'une assiette de raisin aux fillettes comme je n'oserais déposer le picotin d'avoine au pied de mon cheval
Il est singulier et rebutant d'entendre quelqu'un qui est né d'une femme, et a été nourri de ses sucs, salir et mépriser sa mère en lui déniant tout, hormis la luxure, et en la rabaissant au niveau d'un animal stupide. A vingt kilomètres, la clarté du ciel annonce la mer , a la sortie du village de Demirtas, deux chiens m'attaquent, j'évite la morsure du plus gros en sautant dans le fossé. Mes lunettes se cassent dans la chute , l'un des chiens dévale le talus, par une pente praticable quelques mètres plus loin, mon hurlement le tient en respect; l'autre chien le plus gros, se porte à moi, crocs en dehors, je lui fais face et vide le contenu de la bombe au poivre que je tiens fixée à la bretelle de mon sac, le dogue s'enfuit en hurlant. J'abats pitoyablement ces derniers kilomètres, boitillant de la jambe, le cul crotté et les lunettes cassées ruminant ma détestation des chiens. Le village de Yumurtalik est connu pour sa plage, on y vient se baigner des confins de la Turquie. Les femmes nagent tout habillées, les hommes en slip de bain . Soucieux de fixer cet instant dans ma mémoire je foule lentement le sable . La fin d'un voyage, cette petite mort , sans même enlever mes chaussures, je m'enfonce dans l'eau, à mi-cuisses, sac au dos, chapeau sur la tête; je suis un peu étourdi d'en avoir fini avec le ruban des pistes. Je repense à l'Aral, salue la Caspienne en pensée et jouis de la caresse de la Méditerranée. J'ai relié les trois mers et chacune des heures occupées à forcer les kilomètres prend un sens nouveau maintenant que je tiens ici, à mon point d'arrivée vers lequel convergeaient le faisceau d'énergie et la cascade d'actions mises en œuvre pour y arriver.

samedi 20 décembre 2025

L'abbé Breuil le pape de la Préhistoire de Jacques Arnould





Henri ,Edouard , Prosper Breuil est né à Mortain dans la Manche le 28 février 1877, son père à débuté dans la magistrature à Rouen il fût procureur à Louviers , ce fut lors de son séjour à Pont Audemer qu'il se fiança à sa mère , le mariage fut célébré le 8 décembre en 1874, elle suivit son mari en Normandie; le couple aura encore deux enfants : Michel et Marguerite . Lorsqu'il à l'occasion de raconter son enfance, le préhistorien aime à évoquer ceux qui éveillèrent sa vocation scientifique. Son père Albert Breuil passionné d'entomologie , l'emmène capturer des insectes en particulier des Coléoptères , puis Paul André  le gendre du garde de son grand-père lui même instituteur, l'initie pendant les vacances dans le Soissonais à la géologie, il montre au petit Henri les fossiles de cérithes géantes dont il explique la formation en recourant au récit du Déluge. L'instituteur de Clermont un certain Devimeux  , n'est pas en reste comme exercice de lecture donne au jeune Henri la description de la sépulture néolithique d'Aurignac et de son gisement aurignacien, il ignore qu'une vingtaine d'année plus tard , Henri Breuil fera de ce site un véritable champ de bataille scientifique. A l'âge de dix ans , Henri entre au collège Saint Vincent tenu à Senlis par les frères maristes , dans cette ancienne abbaye fondée au XI siècle, la vie n'est pas toujours facile pour le fragile adolescent ; il ne possède pas la mémoire qui fait les "bons élèves" n'aime pas retenir les noms, les dates , les lieux. ; il préfère suivre Livingstone dans ses expéditions en Afrique qui rapportent les voyages autour du monde, un ouvrage prêté par l'un de ses camarades. Les surveillants l'appellent le "petit vieux" ses condisciples  préfèrent le surnommer l'Ours, la Fouine ou encore l'Ecureuil car il ne cesse jamais de fouiller en récréation, en promenade toujours lancé à la recherche d'insectes , de cailloux et de fossiles. En 1893, il se présente à la première partie du Baccalauréat de lettres à la Sorbonne et à la passer ...sans mention , l'année suivante, il se présente au Baccalauréat  de philosophie. Sa santé fragile ne lui vaut pas seulement être réformé , il est exempté du service militaire et ne sera pas appelé à combattre durant la Première guerre mondiale, elle lui impose une année sabbatique entre juillet 1894 et septembre 1895 . Il prendra des leçons de piano ( sans grand succès) et d'aquarelle ( ce qui lui servira plus tard) , surtout il vit à la campagne, chasse les insectes au printemps , les lapins à l'automne, il s'enfonce dans les buissons et les bois, se lève par les nuits de Lune pour voir les bêtes et écouter les bruits de la nature . Il en profite pour s'interroger sur son avenir. Non , il ne décide pas de devenir prêtre sous l'influence de ses parents, ni pour des  raisons financières ou d'ascension sociale, il se souvient de ses rêves d'enfant bercé par les aventures de Livingstone : il décida de devenir missionnaire, il rejoint la banlieue sud de Paris, à Issy les Moulineaux ; Breuil fait plusieurs rencontres décisives, tout d'abord celle de l'abbé Jean Guibert qui lui ouvre un large champ d'investigation scientifique et lui partage sa perspective apologétique , lorsqu'il découvre chez son élève un véritable intérêt pour les sciences, Guibert le détourne de l'entomologie pour le conduire dans le domaine de la préhistoire. Il demande à Breuil de classer la collection d'outils préhistoriques de l'abbé Delaunay . Le professeur voit  sans doute avec plaisir son élève profiter de ses premières vacances d'été pour rejoindre d'Ault du Mesnil et l'accompagner sur les sites de Saint-Acheul , des Montières et du Champ de Mars d'Abbeville; Saint-Acheul un lieu presque  mythique pour les préhistoriens puisque Jacques Boucher de Crèvecœur de Perthes y a mené des fouilles , il y a amené le Dr Rigollot pour le convertir à l'idée de l'antiquité de l'homme .Les savants anglais l'ont aussi étudié le paléontologue Falconer, le géologue Prestwich , l'archéologue Evans , le géologue Lyell tous ont tenté de répondre à la question : quel homme vivait jadis dans la vallée de la Somme ? D'Ault du Mesnil profite de ces fouilles pour apprendre à Breuil à différencier l'éclat de pierre accidentel de l'outil fabriqué de main d'homme. Mais l'été n'est pas terminé, D'Ault du Mesnil invite son jeune ami à rejoindre Luis Capitan sur le site de Campigny près de Blangy , encore une rencontre mémorable pour Breuil car raconte t'il c'est Capitan qui m'initia à l'étude analytique  des outillages de pierre en attendant de m'associer à ses découvertes de cavernes ornées. La faille demeurait ouverte vaste entonnoir rempli d'argile charbonneuse qu'hérissaient  des pointes aiguës de milliers de silex emmêlés  avec des tessons: on se mettaient les mains en sang; mais la découverte de beaux silex, de fragments de poterie décorée et d'une énorme meule mirent le comble à mon enthousiasme  de néophyte . Guibert a donc vu juste en détournant Breuil des insectes et en l'orientant vers les hommes du passé. Après une deuxième année au séminaire d'Issy les Moulineaux Breuil demande une nouvelle fois conseil à D'Ault du Mesnil afin de préparer ses vacances d'été, son mentor lui conseille cette fois de partir dans le sud ouest de la France afin d'y découvrir les sites de l'âge du renne . Il est accompagné d'un autre séminariste, passionné comme lui de préhistoire, Jean Bouyssonnie un jeune homme originaire de Brive la Gaillarde . Tous les deux visite les cavernes de la vallée de Planchetorte en Corrèze; les grottes des falaises calcaires aux Eyzies en Dordogne, les sites du Pair non Pair en Gironde de Brassempouy dans les Landes , du Mas d'Azil en Ariège enfin de Gargas près de Saint Bertrand de Comminges , une caverne couvertes de douzaines d'empreintes de mains . Cette immersion dans l'âge du renne est aussi l'occasion de nouvelles et décisives rencontres pour Breuil ; celle de Denis Peyrony à l'hôtel de la gare aux Eyzies préfigure de futures et fructueuses collaborations de même que celle d'Edouard Piette sur une invitation de l'Ault du Mesnil le 15 juillet 1897, ce spécialiste des grottes pyrénéennes est en train de fouiller pour la dernière fois la grotte du Pape de Brassempouy , où il a découvert la célèbre Dame, une petite figurine sculptée dans l'ivoire. L'accueil chaleureux  réservé par Piette est à la hauteur de ces impressions bucoliques tout comme se révèle passio
nante la visite du chantier; l'enthousiasme  du jeune homme  apparaît  tellement évident que le vieil avocat ( il est né un demi siècle avant Breuil) l'invite chez lui à Rumigny dans les Ardennes afin de lui faire découvrir sa collection personnelle d'objets préhistoriques. Pour la première fois rapporte t'il de vastes séries paléolithiques supérieures s'offraient à mes regards, les sculptures d'ivoires et de bois  de rennes, les contours découpés des bas reliefs  et les gravures se présentaient à moi comme très matériels et non plus comme des illustrations de livres; l'art quaternaire me conquit ! ce fut le coup de foudre et ma vocation de préhistorien se déclenchait définitive . C'est à Breuil que reviendra le soin à la mort de Piette en 1906 d'installer cette riche collection au musée des antiquités nationales de Saint Germain en Laye, une tâche qui ne pourra achever qu'en 1960. Eté 1901 Breuil à terminé sa première année d'étudiant en sciences naturelles à l'Institut catholique de Paris, afin de préparer ses expéditions estivales, il s'adresse à Edouard Piette celui ci l'initie à fouiller au Mas d'Azil, une vaste grotte situé en amont de la localité ariégeoise qui lui a donné son nom . Il s'agit d'un site remarquable, une véritable curiosité naturelle : un tunnel d'une longueur de 400 mètres et d'une largeur de 50 mètres creusé par l'Arize dans le massif du Plantaurel ; après les mammouths , les ours, les rhinocéros laineux.. et les humains qui l'occupèrent au Magdalénien (entre 15 et 10 000 ans avant notre ère) des chrétiens en firent un lieu de prière au III siècles, des cathares s'y réfugièrent peut-être puis très certainement des protestants au XVII. Les premiers préhistoriens n'ont pas manqué de s'y intéresser  à leur tour : l'Abbé Puech , Edouard Filhol , Félix Garrigou puis Ladevèze, Maury enfin Edouard Piette lui même ont visité le Mas d'Azil . Lorsque en 1901 , je repris les fouilles de Piette, raconte Breuil je découvris quelques modestes gravures dans le couloir obscur et large de la rive droite: un Bison, un Cheval, un profil humain je vis aussi , sans les comprendre , ni penser qu'elles puissent être antiques, des taches rouge vif sur le plafond bas d'une galerie inférieure. En 1912 rendant visite aux mêmes lieux le Conte H Bégouën , son fils Max et moi nous retrouvâmes ces taches rouge . En ce début de septembre, l'instituteur adjoint des Eyzies de Tayac, Denis Peyrony invite Louis Capitan et Henri Breuil à l'accompagner pour visiter une nouvelle grotte celle des Combarelles à moins de trois Kilomètres du village des Eyzies sur le route de Sarlat, Emile Rivière en a commencé l'étude entre 1891 et 1894 et A. Berniche, son propriétaire qui s'est aventuré dans une galerie plus exiguë à cru reconnaître un bestiaire gravé sur la paroi ; c'est lui qui accueille et conduit Peyrony, Capitan et Breuil lorsqu'ils pénétrèrent à leur tour dans la grotte " C'est à la lueur d'une simple bougie, raconte Breuil qu'après 100 mètres de vain et pénible cheminement, nous vîmes surgir la théorie sans fin de la frise gravée sur les deux parois et que ,malgré les gours presque obstruant vers la fin nous pénétrâmes jusqu'à la chatière par laquelle en contrebas , on entends couler le ruisseau . L'accès n'est pas aisé précise Breuil dans une lettre  à Salomon Reinach en février 1903 à condition de se mettre à plat ventre pour ne pas se briser la tête contre les pointes calcites qui hérissent la voûte . Les Combarelles abritent un extraordinaire patrimoine nous étions en présence de figures véritables d'une rigueur d'exécution, d'une sûreté de main étonnante et longtemps recouvertes de concrétions sèches; ce n'était pas quelques images seulement , mais une théorie qui ne finissait pas , de chevaux , d'éléphants, de bisons, de rennes emmêlés souvent les uns dans les autres au point d'en rendre la lecture difficile et cela se continuait toujours aussi bien à droite qu'à gauche de l'étroit boyau surbaissé où courbés presque à quatre pattes nous poussions toujours de l'avant; trois cent gravures au total dont deux cent quatre vingt onze seront déchiffrées . Parmi elles plus d'une centaine de chevaux et près de quarante figures anthropomorphes " Une des plus curieuse montre un homme à tête de mammouth ,d'une longueur insolite, les bras évoquent plutôt les défenses, plus loin une silhouette masculine semble poursuivre une femme, on reconnaît aussi une tête d'homme barbu. Le fait que la facture des types anthropomorphes soit toujours malhabile alors que les représentations animales sont exécutés avec un soin extrêmes , s'expliquerait par la répugnance que l'homme  primitif à se représenter et par la crainte de tomber sous la dépendance magique d'un adversaire. Dans la plupart des cas , peintures et gravures montrent des hommes masqués ou travestis qui incarnent des êtres mystiques associés à des rites culturels inconnus; rares, les images présentant un caractère sexuel se rapportent d'après Breuil au culte de la fécondité. Les Combarelles se révèlent être l'une des plus belles grottes à gravures du Paléolithique supérieur, le jeune préhistorien s'enthousiasme " Hurrah ! "" écrit-il à son ami Jean Bouyssonie en voilà une d'envergure une immense grotte à gravures de plus de trois cent mètres de long et sur plus de la moitié des figures d'animaux gravés, surtout des chevaux mais aussi des antilopes, des rennes, des mammouths, des bouquetins c'est à croire que j'ai rêvé: tomber là dessus, tout bonnement comme on trouve un cailloux sur la route; aussi, ce que nous avons trimé hier: j'ai calqué dix huit bêtes; il y en a de splendides ...J'ai en tout passé dix heures dans la grotte; je suis mort cousue de courbatures, mais content!" Quelle férocité sous la plume d'Adrien Guébhard lorsqu'il s'en prends à " ce jeune abbé Breuil" à qui rien de la préhistoire n'est étranger ! et spéléologue si accompli, peintre si talentueux, qui ne peut sortir d'une caverne sans en rapporter d'admirables dessins !et écrivain si alerte tranchant de tout devant l'Europe en extase qui n'attends que de lui que paroles d'Evangiles et qui encense devant le fin du fin de la science, cette juvénile ardeur à se poser soi même en juge sans appel Paléolithique de tous les mondes. En une dizaines d'années, Henri Breuil est en effet devenu un personnage incontournable, pour ne pas dire l'un des principaux acteurs des sciences préhistoriques française. La loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat sera signé le 9 décembre 1905 , ces troubles sociaux n'empêche pas Breuil auréolé des découvertes de septembre 1901 et de sa toute récente collaboration avec Emile Carcailhac de devenir contributeur régulier de plusieurs revues spécialisées: l'Anthropologie, la Revue archéologique, la Revue de l'Ecole d'anthropologie ; le ministère de l'Instruction publique et des beaux arts, l'Académie des inscriptions et belles lettres acceptent de subventionner ses recherches. Retour à l'année 1904 et à une autre rencontre plus importante sans doute pour Breuil  celle d'Hugo Obermaier , un prêtre et savant autrichien venu à Paris pour être initié à l'art pariétal; avec lui Breuil accomplit son deuxième voyage en Angleterre afin de travailler sur les collections de l'âge du renne que possède le British Museum . Breuil passe beaucoup de temps dans les collections préhistoriques des musées de Toulouse, de Périgueux, d'Agen ou encore de Saint Germain en Lage  il prépare en effet l'habilitation de l'université de Fribourg et choisit d'étudier la stylisation et la dégénérence dans l'art quaternaire. Le maniement de centaines d'objets la plupart inédits, décorés de traits à première vue inintelligibles l'avait amenés à penser qu'ils n'étaient pas arbitraires: les uns venaient de l'ornementation,   d'incisions utilitaires ayant perdu leur destination d'autres les plus intéressants dérivaient par schématisation, simplification ou complication ornementales de têtes , de corps ou partie de corps d'animaux parfois d'hommes ; Breuil découvre et fait découvrir son incroyable mémoire visuelle et tactile : sa vie durant ,  il n'hésitera jamais à parcourir le monde pour voir , toucher les traces, les signes, les reliques laissés par les hommes de la préhistoire . Au cours d'une excursion en Suisse Breuil fait la connaissance d'un professeur de l'université Jean Brunhes , ce géographe chargé d'enseignement à Fribourg depuis 1896 , conscient des difficultés par le jeune abbé pour faire "son trou" en France lui propose de devenir privat-docent de préhistoire et d'ethnographie à Fribourg. Il s'agit là d'un statue propre à la tradition universitaire germanique , offert à des enseignants qui ont rédigé une habilitation, mais n'ont pas encore de chaire d'enseignement "Je n'y avais aucun traitement, ni indemnité se souvient celui qui sera un jour académicien, c'était déjà beaucoup aux yeux des miens et du monde d'avoir une étiquette comportant une promesse d'avenir .Mrs Deramecourt lui accorde son autorisation de rejoindre Fribourg ainsi que sa bénédiction. Dès son arrivée à Fribourg  Breuil se met au travail pour assurer le cours d'ethnographie, il dit améliorer ses connaissances entre les hommes et la préhistoire et les " sauvages" modernes. Il en profite aussi pour parcourir l'Europe centrale visiter Stuttgart , Ulm et Munich , Innsbruck et Vienne où il travaille avec Obermaier . Il n'oublie pas les territoires de ses premiers travaux la France et l'Espagne. Durant l'été 1906, il étudie la grotte de la Clotilde dans les Asturies, puis au cours de l'hiver suivant celle de la Calbière au-dessus du village de Niaux en Ariège; en 1907 les bisons bruns de la caverne de Bédeilhac, puis les peintures de Calapatà dans la province de Teruel ; il tient toujours à être parmi les premiers à faire les relevés des sites récemment découverts. A propos de celui de la Calbière , il écrit: "Dès le XVII siècle, les baigneurs fréquentant  les eaux d'Ussat sur l'Ariège de l'autre côté de la même montagne venaient avec un guide local visiter cette caverne. En 1866, le jeune Dr Garrigou , l'un des fondateurs de la préhistoire  pyrénéenne la visita, nota sur ses carnets les peintures noires du : Musée comme les habitants appelaient ce qu'aujourd'hui nous nommons le " Salon Noir", personne n'y attachait du reste la moindre importance. En septembre 1906, le Commandant Molard qui distrayait sa retraite à Tarascon et les vacances de ses fils à relever le plan des cavernes souterraines du voisinage aperçut des fresques de Niaux  et en avisa le vieux Dr Garrigou son voisin; tous deux avertirent Emile Cartailhac qui après une première visite, avertit l'abbé Breuil. L'année 1908 avant d'être marqué par la découverte de l'homme de la Chapelle aux  saint par les abbés Bouyssonie donne l'occasion à Breuil d'étudier la grotte du Portel dans l'Ariège et de travailler longuement en Espagne, grâce à l'aide financière d'Albert 1er de Monaco en compagnie d'Hugo Obermaier et de Paul Wernet , il fait visiter au prince venu en bateau à Santander , leurs chantiers de fouilles de Cavalcadas, Altamira et Castillo, les fouilles se poursuivent en 1909 et les années suivantes, sous les mêmes auspices et grâce mêmes aux aides princières : sont alors posées les fondements du futur institut paléontologie humaine. A cette époque remarquent ses familiers de ses collaborateurs, Breuil abandonna le port de la soutane sur le terrain pour lui préférer une tenue plus pratique des knickerbockers  imperméable des bottes lacées auxquelles s'ajoutent parfois des cuissardes, enfin une veste Norfolk aux poches généreuses; il porte volontiers un béret et pas seulement pour accompagner sa tenue ecclésiastique ou parce que le soleil n'est pas trop chaud, pour porter le plus célèbre des couvre-chef français : sous terre, en effet , il peut facilement y mettre du papier journal qui lui sert à protéger sa tête des stalactites ! Si Henri Bégouën a pour prénom celui de Napoléon , c'est probablement en l'honneur à l'empereur homonyme qui en 1808 et pour les services rendus à la marine française anoblit son grand-père, son père passionné de préhistoire était un ami d 'Emile Cartailhac , revenu en France en 1900, il s'installe au château d'Espas, près de Montesquieu-Avantès dans l'Ariège, ses trois fils contractés par le virus de la préhistoire et encouragé par le père décident d'explorer les grottes des environs , ils découvrent dans la grotte d'Enlève un magnifique propulseur en bois de renne datant du Magdalénien , Cartailhac consulté authentifie la découverte, mais le propriétaire du site interdit 'accès aux trois préhistoriens en herbe. Au début de l'été 1912, les jeunes gens décident d'explorer la résurgence du Volp , une rivière à quelques centaines de mètres du château familial; ils construisent une frêle embarcation à l'aide de caisses et de bidons de pétrole et puis entament un parcours de deux kilomètres sous terre, le 2 juillet ils atteignent de vastes galeries, ils s'obstinent et empruntent un couloir ascendant. Enfin le 10 octobre Max décide de briser une draperie de stalagmites, puis un étroit passage, il pénètre dans un vaste couloir il est le premier à y pénétrer depuis l'âge du renne, sans attendre, dans l'après-midi, les trois frères accompagnés de François Camel entreprennent l'exploration des salles et découvrent deux bisons d'argile, leur père s'empresse d'envoyer un télégramme à Cartailhac alors à Genève et à l'abbé Breuil " Vous avez tort, les Magdaléniens modelaient aussi l'argile. Amitiés Bégouën "Cartailhac répond : "J'arrive" Breuil arrive aussi. Mais l'histoire du Conte Bégouën désormais surnommé " le maître du Volp" et de ses trois fils ne s'arrête pas là. La grande Guerre a appelé sous les drapeaux les trois frères: d'abord Max et Jacques, puis une fois ses études achevées  Louis ; en juillet 1916, ils profitent d'une permission militaire pour se retrouver à Montesquieu , auprès de leur père; pour ce divertir des souvenirs du front, du choc des combats, ils décident de renouer, durant quelques jours, avec le charme de l'exploration souterraine . On leur signale un trou souffleur sur le plateau, c'est à dire un orifice d'où sort un courant d'air et décident de l'explorer se munissent de cordes et prient leur père de garder l'entrée , avant de s'enfoncer dans le sol; plusieurs heures s'écoulent, le Conte s'impatiente, commence même à s'inquiéter jusqu'au moment où , il voit ses trois fils accourir à lui sur le plateau descendu par le plafond percé d'une étroite galerie, ils ont pu en rejoindre une autre et, grâce à elle déboucher dans la grotte sèche d'Enlève ; non sans avoir repéré, au cours de leur périple un vaste complexe de galerie et de salles inconnues jusqu'alors, décorées de splendides gravures et de quelques peintures.
Cette caverne prend rapidement le nom, fort justement méritée des 
"Trois Frères" Breuil , alerté et invité par le Conte Bégouën se charge d'en relever les figures, de les déchiffrer, d'en établir la chronologie, il estimera plus tard d'y avoir passé dix mois entiers de sa vie , répartie sur dix années. Breuil est notamment fasciné par une étrange représentation appelé "Sorcier" sa dimension est de 0m75 et 0m 50  de large, vue de face cette tête a des yeux ronds pupillés entre lesquels descend la ligne nasale se terminant par un petit arceau, les oreilles dressées sont celles d'un Cerf, il n'a pas de bouche mais une très longue barbe striée tombant sur la poitrine, les avants bras sont relevés et joints horizontalement se terminant par deux mains juxtaposés , à doigts courts et tendus, leur couleur est délavée presque disparu, une large bande noire cerne tout le corps , amincissant à l'ensellure lombaire et s'étendant aux membres inférieurs fléchis, les pieds, les orteils compris , sont assez soignés et marque un mouvement analogue à celui de la danse du "Cakewalk" le sexe mâle accentué non érigé est rejeté en arrière , mais bien développé inséré sous une queue abondante (Loup ou Cheval) à petite houppe terminale. Telle est évidement la figure que les Magdaléniens considéraient comme la plus importante de la caverne et qui nous paraît , à la réflexion celle de l'Esprit régissant la multiplication du gibier et les expéditions de chasse . Personne ne reste longtemps indifférent  à cet étrange personnage qui fixe de ses yeux d'oiseaux de nuit celui qui ose percer les ténèbres qui l'ont protégé durant quinze mille ans.
En 1955 Breuil doit renoncer a participer au troisième congrès panafricain présidé les deux premières manifestations du même genre, se contente d'envoyer le texte de son discours de président sortant : " Mon âge, malgré mon excellente santé et ma santé saine et active, m'oblige  à renoncer à être des vôtres, comme vos collègues d'Alger. Si je n'ai pas renoncé au travail de réaction et même au travail modéré sur le terrain, je dois éviter les journées fatigantes de séances et d'excursions collectives. Si l'adieu à la grottes des Trois Frères n'est pas le dernier, Breuil voit en revanche des proches, des familiers disparaître ; le Conte Bégouën meurt en 1956, en 1954 disparaissent ses deux compagnons de Lascaux : Denis Peyrony et Fernand Windels en 1955 il perd son frère Michel et son ami Pierre Teilhard de Chardin , sans doute est ce pour cela qu'à la fin de  la même année il écrit à sa cousine Marie Bottet " Je termine ma course, je l'ai gagné, j'ai gardé ma foi, j'ai réalisé l'œuvre qui m'avait été confiée, réalisable avec les forces et dans le temps dont je disposais. Le 14 août 1961, l'abbé Breuil est parti, ses obsèques sont célébrées le surlendemain à la cathédrale de Soissons: l'évêque demande à honorer ainsi, le chanoine Henri Breuil. Il marque pour la préhistoire en France, la fin d'un règne et, sans doute le début d'une nouvelle ère. " Je suis de ceux qui peuvent dire qu'ils ont eu de la chance, que tout leur a réussi dans la vie qu'ils s'étaient proposée. Toujours à chaque moment propice, j'ai eu l'aide, l'ami, le collaborateur, l'appui qu'il me fallait , Henri Breuil "