mardi 20 janvier 2026

Sylvain Tesson l éloge de l énergie vagabonde

Je suis venu en Ouzbékistan par avion, avec ma bicyclette dans les bagages. A Paris, à l'aéroport, la compagnie Ouzbek n'acceptait d'embarquer mon vélo qu'empaqueté dans un carton, mais les Ouzbeks n'en fournissaient pas, ils m'ont dirigé vers la compagnie suisse qui possèdent des emballages très réputés mais qui n'a pas le droit de les vendre pour les vols à destination de l'Asie centrale, à Air France le chef d'escale français était injoignable et j'ai dû envelopper mon vélo de sacs plastique, j'avais l'air d'un clochard, hautaine dans leurs tailleurs, les hôtesses me regardaient . Avant d'envoyer le vélo sur le tapis roulant, j'ai protégé le dérailleur avec un exemplaire du Monde à la une duquel se détachait le titre :Nouvelle hausse du prix du pétrole . Sous le ventre du Tupolev de l' Ouzbekistan  Airlines , passe le Kyzylkoum, le désert des sables rouges, coupé par le fleuve Amou-Daria ; les barkhanes dessinent comme des cannelures d'un lapiaz à la surface d'un karst ; c'est à dire pour ne pas sombrer dans le jargon géomorphologique que la peau du désert s'est ouverte de vergetures, sous le Knout des rafales de l'ouest . De l'autre côtés du fleuve, le Turkménistan avec le Karakoum , déserts des sables noirs. Ces deux étendues réunies forment le quatrième plus grand désert du monde . La vodka qu'on m'a servie, descend âprement, j'ai l'impression d'avaler du sable . A travers un hublot, un verre à la main, le désert est angoissant ; j'aime pourtant survoler les déserts parce que les considérables tentatives de l'homme pour y survivre sont invisibles. Je pense à mon vélo dans la soute, avec lui il y a douze ans j'ai fait le tour du monde, depuis je suis attaché à ce clou. Cela m'écœure de me débarrasser des objets, dans la boulimie de production, la modernité créer des produits sans avenir; le capitalisme c'est la réduction de l'intervalle entre le moment où l'on achète un objet et où on le remplace. Quand on méprise, ils s'abîment, il faut alors les jeter en acquérir d'autres et ainsi devient-on un consommateur compulsif , c'est le matérialisme qui gagne une partie engagée au nom de l'indifférence à la matière . Hommes qui n'aimez pas les choses, accordez leur grand soin pour n'en point trop posséder, ni devoir les changer sans cesse ! Les ressources de l'Aral et de la Caspienne sont l'enjeu de hautes luttes entre les nations. Après 1991, date de la chute finale, des réserves immenses de pétrole et de gaz ont été découvertes dans la région . Les mers sont devenues des nappes blanches dressées pour le festin. Autour de la table caspienne, ils sont au moins douze candidats au partage, douze compagnies pétrolières approvisionnent des peuples jamais rassasiés. De nouveaux oléoducs ont gagné du terrain rampant le dos des steppes pour convoyer l'or noir. Un soir, dans un bar un plaisantin russe m'a dit qu'il fallait désormais appeler la région le " pipelinistan" Les pipelines sont là pour organiser l'évasion de la houille; l'Europe a récemment réussi à en tirer quelques uns jusqu'à elle. Ce sont eux que je vais suivre en bicyclette à travers l'Oustiourt vers la côte caspienne. Je gagnerai le Bakou par un de ces ferries qui relie le Kazakhstan à l'Azerbaïdjan. De Bakou, j'irai vers la Turquie par la Géorgie; au bout de ma route, j'aurai relié trois mers, parcourant le même trajet qu'une lame d'or noir de la haute Asie convoyée à travers steppes et monts jusqu'au ventre des tankers de Méditerranée pour que le monde poursuive sa marche folle. Ce voyage m'a été inspirée par ma passion des oléoducs , les tubes m'obsèdent , les pipelines me ravissent, on croirait des intestins de quelques dieu de l'énergie qui se serait fait hara-kiri devant les menaces de la pénurie d'hydrocarbures. Le long de tracé rectilignes les pipes convoient une pâte visqueuse; l'huile coule dans le tube en dur , pareille au sang dans l'artère. Noukous sur le tarmac de l'aérodrome, à huit cent kilomètres au nord ouest de Tachkent et à deux cent kilomètres au sud du rivage de l'Aral, je dépiaute les lambeaux de plastique autour de mon vélo; bonne conseillère la superstition me souffle à l'oreille que j'ai bien fait de partir avec lui , une bicyclette flambant neuve aurait attiré les démons .Dans le crépuscule j'achève de gonfler les pneus, sur le seuil des portes de leurs Zhigulis  (voiture prolétarienne plus petit modèle de Lada existant) deux chauffeurs de taxis se foutent de moi ; "Ou vas tu ?me dit l'un  "Au Kazakhstan , dis je" A vélo ? Ouaip tu voyage à vélo parce que tu n'as pas d'argent ? Niet ! dis l'autre , parce qu'il en a trop . Passez chez le coiffeur est la seule chose qui me retienne à Noukous . Le surlendemain l'épreuve commence , à cinq heures du matin , le 13 mai, je monte sur la selle de mon vélo, à six heures je crève ! à six heures quinze je remonte en selle, à huit heures  je suis crevé ; il fait 40° j'en suis à ma troisième heure de voyage, restent trois mois . A la sortie de Noukous, je franchis l'Amou-Daria , le maigre ruban rose du fleuve n'atteindra pas la mer, épuisé par les pompages. Les ingénieurs agronomes l'ont saigné jusqu'à l'agonie. Les premiers jours je pédale cent trente kilomètres dans la désolation  de la Karakalpakie , cette région autonome de l'Ouzbékistan à été la première victime du pillage de l'Aral par les Soviétiques. Une fois la mer asséchée, des vents de sables se sont levés et ont emporté les terres arables, la mer n'est plus là pour tempérer les ardeurs du ciel ni nourrir les hommes. Des plaques de sel ont recouvert la surface du sol; la terre a la gale . J'aime les terres ex soviétiques, elles m'aimantent , je suis sensible à l'esthétique  de leur déglingue; de village à moitié vide , dégouttant de boue sous un ciel d'acier, appuyé sur les béquilles de pylônes tordus et de piédestaux désertés, peuplé d'ivrognes, de hooligans , de filles qui font la gueule et de vieilles gens nostalgiques de l'Union Soviétique. dans ce décors de désespérance, on ne soupçonne pas que derrière le seuil hostile des bicoques , couvent les braises. Il suffit de souffler à l'heure propice dans la chaudière intérieure des Russes et de leurs anciens colonisés, alors le bouchon des bouteilles et la bonde des coeurs sautent, avec le mauvais cochon et la vodka , des histoires extravagantes sont servies à la table des hôtes. Se mêlent les souvenirs du service militaire à Mourmansk , la traîtrise de Gorbatchev , la fraternité soviétique, la peur éternelle de l'ombre du Kremlin. Au milieu de la mer d'Aral, sur l'ancienne île Nikolaev , les ingénieurs staliniens ont installés une base bactériologique ; ils l'ont appelés Renaissance . Les bacille de l'anthrax et de la peste bubonique y étaient alors cultivés. Ils s'agissaient de préparer la guerre bactériologique. L'île à été évacué en 1991; en 2002 les Américains l'ont nettoyé de tout résidu d'anthrax , juste avant que le reflux des eaux ne la relie au continent. Sur le plateau, a dix kilomètres à l'ouest de Chylaboulak se dresse une plate forme gazière  la tour de forage est rutilante, investissement chinois ! me dit Rafik , maître des lieux qui dirige une équipe de vingt quatre ouvriers Il a une tête magnifique de barbare steppique toutes les dents en or rangées dans une mâchoire carnée et une arcade sourcilière proéminente comme un balcon où se seraient trop penchés les soucis. Cela fait des mois qu'on creuse, on est déjà à trois milles mètres, on n' a rien trouvé! Au sud de l'Oustiourt, ils ont du gaz à moins de deux milles mètres ! Forer, art difficile qui consiste à se trouver au bon endroit ( précisément au dessus du gisement) au bon moment ( des millions d'années après la décomposition des houilles) Rafik nous offre une tournée de vodka dans une des casemates de la base; il ouvre une Tamerlan nous abattons les shots; dans l'ex Union , la chose qui manque le moins c'est une raison de boire . Les efforts que fournissent ces 24 hommes, la dureté de leur condition d'existence, la désolation de leur horizon, la rudesse des rapports humains cela pour que le gaz procure sa petite flamme douillette à dix milles kilomètres de là, dans un foyer bourgeois où pas une âme moelleusement endormie n'aura une pensée pour eux ! Une piste entaille le plateau de l'Oustiourt et longe le chemin de fer construit par les Russes à la fin du XIX siècle pendant la conquête de l'Asie centrale. Le long de la voie ferrée un aqueduc approvisionne les stations de maintenance parallèlement sur la côte nord, un pipeline à quatre tubes convoie le gaz turkmène et ouzbek vers l'Europe via la Russie. Plantés tous les cent mètres, les poteaux d'une ligne électrique; l'eau , le train, le gaz, la piste , le jus: cinq droites parallèles tracées sur l'ancien chemin chamelier qui reliait Astrakhan aux plaine de Khorezm . Les chameaux de la soie souffraient autrefois là où le train siffle. J'ai dix huit litres d'eau accrochés à mon vélo, de quoi tenir entre les postes techniques de la voie ferrée . La steppe est une immensité carcérale. L'horizon barre le passage; entre ces murs ouverts je ne me suis senti aussi vivant. N'est ce pas la" liberté sauvage " que l'explorateur russe Nikolaï Prjevalski partit cueillir un jour dans le ventre du Touran ? Il la poursuivit jusqu'à la mort. Dans la Russie des temps impériaux , les hommes en rupture de ban prenaient la clé des steppes . Révoltés contre les tsar, les Cosaques, les Kalmouks s'y réfugiaient. Les cavaliers mongols surgissaient, s'y évanouissaient. Les Kazakhs y acquirent leur nom d'hommes libres. Venant du néant, rejoignant le vide, les voyageurs solitaires les sillonnèrent . La steppe interdit l'endormissement, j'ai maudit la steppe; sous le soleil, je l'ai haïe . Dans sa stérilité, j'ai séché mes larmes. J'aurais donné mon royaume pour un sapin, un arbre sur lequel m'appuyer, une route qui m'aurait emporter vers la ville. Mais le découragement ne dure pas. Le moindre événement , combat de coléoptères, galopade lointaine, ballet d'un vautour au-dessus d'une carcasse, abolit l'angoisse. J'ai aimé l'humanité lors de longues journées passées sans voir âme qui vive. J'ai compris pourquoi les cavaliers hunniques ont fait du ciel un dieu. La steppe, tapis de mes prières, manteau de mes nuits. Dans ce chaudron sont sorties les tribus nomades. Les clans sont devenus des hordes puis des peuples. Chacun dans le sillage de ses troupeaux, la steppe , matrice des civilisations d'Eurasie. Les géopoliticiens la placent au centre des équilibres du continent, au milieu des empires. Sur sa paume, les peuples se sont livrés bataille. Chinois contre Mongols, Russes contre Ouzbeks, Arabes contre Perses, Turks contre tous. Les caravanes y ont circulé, sur le dos des chameaux, les marchands transportaient la soie, l'argent, les armes. Aujourd'hui, le pétrole suit les mêmes routes. Sous les ciels délavés, les veines d'acier des oléoducs convoient le sang de la modernité. On voyage dans la steppe, on se croit aux confins du monde mais on en est au coeur; on se perds, là ou tout se joue; il n'y a personne mais c'est l'humanité entière qui s'approvisionne ici. Le vent contraire ni la chaleur ne faiblissent; j'avance pris en étau entre la mâchoire du ciel et celle de la piste . même l'observation du paysage ne m'est d'aucun recours; je passe les journées dans le coffre-fort de mes pensées . L'ouest du Kazakhstan est un glacis stérile, vide d'âmes humaines. Je mets trois jours à gagner le village de Shepte , la piste est bien meilleure qu'en Ouzbékistan , au sud de Beyneu j'ai même eu quarante kilomètres de goudron. Je ne vois pas de yourtes, l'œuf nomade de feutre, dont le dôme blanc piquetait autrefois la steppe  a disparu. La seule yourte croisée au cours de ces journées se trouve à demeure dans la cour d'un kolkhoze , à quelques kilomètres au sud de Beyneu. Une yourte moule, rivée à un rocher; tristes gravats d'un monde écroulé; j'y passe la nuit avec les aïeux de la famille qui n'accepteraient jamais de quitter le cercle magique pour les quatre murs d'une maison. Au-delà de Shepte, la piste traverse les champs pétroliers de Zhétibay et de Novoï Uzgen mise en service au temps des Soviétiques. Sur un carré de cinq kilomètres de long, s'élèvent des derricks , des antennes, une forêt de pylônes ; animant d'un mouvement perpétuel cette herse de banderilles, des centaines de " têtes de cheval" pompent sans repos. Elles maintiennent la pression dans les vieux gisements et permettent de stabiliser le rendement ; elles sont le métronome de l'épuisement des ressources, le balancier de l'horloge qui décompterait le temps avant la pénurie. Au pieds des tours de forage, des ouvriers couvert de brut dorment déjà à même le sol, certains vivent dans des roulottes à l'ombre des puits, je traverse le champ et essaie d'accorder le mouvement de mon pédalier aux succions des pompes. Ma flèche dans la cible, je suis dans le pub irlandais d'Aktau , j'y passe une nuit à vider les pintes dont j'ai sué les acomptes dans la steppe, des employés anglo saxons de compagnies pétrolières , des Nouveaux Russes et des Nouveaux Kazakhs (on les appelle les Kasanovas" regardent la coupe du monde de foot; un Russe m'avise " Russki ? dit-il Non Français dis je Tu as l'air Russe, Merci , c'est un compliment Tu n'es pas difficile . Personne ne quitte le pub après le match , comme dans un tripot décrit par l'explorateur allemand Jean Georges Gmélin à la fin du XVIII dans son voyage en Sibérie: On brasse aussi quelquefois de la bière et dès qu'elle est faite, quant elle n'aurait reposé qu'une demi-journée , il n'y a plus moyen de fermer le cabaret que tout ne soit bu . La ville fut construite dans les années soixante, elle jaillit de la steppe ex nihilo . On avait découvert des mines d'uranium dans la région et Aktau servit à loger les ingénieurs, les ouvriers et leurs familles. La cité du bout des steppes connaît aujourd'hui une seconde jeunesse grâce au pétrole caspien. L'huile des gisements de Tengiz traverse l'Oustiourt  par les oléoducs. Elle atteint Aktau où l'on la charge sur les tankers à destination de Bakou. La deuxième chose qui jaillit après le pétrole c'est le fric. L'un met des millions de siècles à s'accumuler dans le silence du laboratoire de la géologie; l'autre coule entre les doigts bagués des nouveaux riches, impuissants à réfréner leur soif de jouissance. A Fort Chevtchenko , dans une datcha du XIX aux volets vert, Ruslan , le chef d'une famille kazakhe, m'invite à déjeuner. Il fait 45°; je rêve à un melon frais avec un vin du Ventoux frais , on me sert des tripes de poulain et de la vodka chaude, on porte un toast, même le grand père, pieux hadj à barbe blanche, lève son verre A toi Français ! Mais Allah dis je. Il déteste l'alcool , il ferme les yeux quand on en boit .Dans le laboratoire des steppes de l'Asie centrale, les Russes ont réussi à dissoudre l'Islam dans la vodka . Si tu veux en savoir plus sur le gisement de Kashagan , tu dois aller à Atyrau , c'est la capitale du pétrole kazakh ! A vol d'oiseau, la ville d'Atyrau  n'est situé qu'à trois cents kilomètres d'Aktau . Mais il faut quarante huit heures pour l'atteindre car la route contourne le vaste golfe du nord-est de la Caspienne. En 1991, après l'effondrement du Soyouz, la Caspienne devint le centre d'enjeux nouveaux. Un élément bouleversait la distribution des cartes, la pénurie des ressources se profilait. Jusqu'aux années 1990, le grand public n'avait jamais entendu parler du oil peak . L'expression est pourtant ancienne, élaborée en 1956 par King Hubbert , ingénieur qui pressentait qu'on ne pouvait point sucer impunément le sang d'un organisme: un jour la source se tarit. Le oil peak définit ce point de non-retour au-delà  duquel les hommes consomment davantage de pétrole qu'ils n'en découvrent. Au cours des trois dernières décennies, la consommation planétaire à explosé. La Chine s'est éveillée, à la même période, les Indiens sont sortis du sommeil shivaïte, les Américains consomment 25% du pétrole produit chaque année sur terre, alors qu'ils ne représentent que 5% de la population planétaire. Mais leur économie a continué a contribué à 60% à la croissance mondiale entre 1993 et 2003. Selon les experts l'augmentation à la demande annuelle mondiale va se chiffrer à 150 millions de tonnes chaque années (120 millions de baril en 2030) Par exemple si la Chine maintient sa croissance elle consommera autant que les USA. Les plus pessimistes des experts prévoient un oil peak (date du déclin de la production, pour 2010) Les perspectives plus optimistes ( Agence internationale de l'énergie) ne situent que oil peak qu'à l'orée de 2030-2050. Les Majors pétrolières sont des monstres financiers qui mettent leur savoir-faire au service d'un Etat riche en ressources. Elles s'allient en consortiums et signent avec les gouvernements un contrat d'exploitation. Pour chaque baril extrait, une part de bénéfice est réservée au pays. Le reste est exporté dans des tubes d'acier, eux-mêmes propriété des Majors. Les Américains ont obtenu l'exploitation d'une bonne part du gisement terrestre de Tengiz que vous avez traversé pour venir ici depuis Aktau . Les Chinois sont présents dans les champs du sud. Quant au gisement de Kashagan, tout le monde est à sa porte: les Japonais, les Français, les Anglais, les Norvégiens et les Italiens d'Agip bien entendu l'opérateur de l'exploitation. Un seul bateau par semaine relie Aktau à Bakou. Pour l'Occident, ce pipe est une arme . Lorsqu'il marchera à pleine machine, le tube charriera quatre vingt millions de barils de brut par jour. Il contourne la Russie, ignore les réseaux de pipelines russes déjà en place entre Bakou et le port de Novorossirsk sur les côtes de la mer Noire. Il empêche la fuite des réserves du Sud caspien  vers les marché chinois ou iranien. Il affermit la position des Américains sur la bordure nord de l'Iran. Il conforte la Turquie dans son désir de devenir le pourvoyeur d'énergie de l'Europe. Le Bakou Tbilissi- Ceyhan flanque un coup de sabre dans l'ancien équilibre caucasien . Mais pas d'affolement, nous sommes des commerçants, notre rôle est de vendre du pétrole. Il y avait une offre dans la Caspienne, il y avait une demande à l'Ouest. Nous n'avons fait qu'un raccord en acier entre l'offre et la demande. Et les Russes ?Ils ont été évincés! Notre objectif est le business, nous vendons du pétrole, il s'agit de marchés obtenus par des contrats, pas d'une continuation de la guerre froide par d'autres moyens ! Les Russes ont assez à faire avec leurs pipelines au nord du Caucase. A Bakou , je me souviens d'avoir patiemment écouté une jeune artiste stigmatiser les Majors . Les Majors , disait elle, c'est le mal absolu. Le profit pétrolier entretient les inégalités sur la planète, maintient les peuples dans l'esclavage. Les compagnies sont responsables de la misère des pays dans lesquels elles prospèrent. Leur opulence ne provient pas de leur activité mais du pillage. Et le nouveau prolétariat de l'or noir privé d'espoirs se traîne sous les ciels réchauffés par les émissions de gaz à effet de serre. Ces incantations tirent leur vigueur de trois origines. L'une s'appuie sur le caractère violateur du forage. Symboliquement, il est facile de voir le pétrolier comme un prédateur, frère de race de l'anophèle; il suce le sang du monde. La colonne du derrick perce la croûte terrestre tel un le poinçon du mâle de la punaise forant la carapace femelle pour lâcher sa giclure. Un été, sur les bords du lac Baïkal , un chaman de Sibérie me disait que la Terre devait souffrir de ces vrilles qui trouaient sa surface. Que dirions nous de pareils outrages infligés à nos dermes ? Le pétrole est noir, sale, inflammable, indélébile, il incarne un matériau funeste : un résidu de transmutation au fond de l'athanor. Il brûle comme le sang de Satan, il pue le souffre ; les alchimistes des grandes compagnies auraient enfin accompli le fantasme des ordres hermétiques. Au lieu de changer le plomb en or, ils transforment le brut en dollars; tout ce qui vient de cette pâte honteuse ne peut-être que mauvais. Les guerres, les tensions, les corruptions qu'il suscite sont les preuves de l'énergie obscure qu'il dégage. La ville de Karamanhmaras dévale le talus d'une colline , j'abandonne ma bicyclette dans un hôtel et poursuis ma route à pied; Ceylan n'est plus qu'à deux cent kilomètres et je désire arriver en marchand au bord de la mer. La vallée qui borde la ville a été inondée il y a quelques années ; les routes qui figurent sur mes cartes n'existent plus . Bivouac morose sur le rivage, en face d'un village, le lendemain je contourne le lac par le sud , je marche à travers les chaumes. Deuxième bivouac au bord du lac après cinquante kilomètres de marche , je dors sous des pins d'Alep ; je rejoindrai le Bakou-Tblissi-Ceyhan quitté il y a plus d'une semaine en traversant le massif qui borde le flanc septentrional du lac . Mais les gardes armés qui contrôlent l'accès au barrage me barrent la route. Je traverse le tablier du barrage escorté par un garde en armes. Pendant trois jours, je relie des villages heureux d'êtres accrochés au balcon des forêts, je m'abreuve aux sources ; sur le seuil des maisons on me tend des verres d'ayran, lait fermenté qui rafraîchit le corps. Hélas, il y a toujours , flottant au-dessus de la légèreté de ces journées vagabondes, une ombre mauvaise : l'insulte faite aux femmes dans les fermes où l'on m'accueille : cette manière de leur demander le thé comme je ne réclamerais pas le journal à mon chien, cette façon de tendre les restes d'une assiette de raisin aux fillettes comme je n'oserais déposer le picotin d'avoine au pied de mon cheval
Il est singulier et rebutant d'entendre quelqu'un qui est né d'une femme, et a été nourri de ses sucs, salir et mépriser sa mère en lui déniant tout, hormis la luxure, et en la rabaissant au niveau d'un animal stupide. A vingt kilomètres, la clarté du ciel annonce la mer , a la sortie du village de Demirtas, deux chiens m'attaquent, j'évite la morsure du plus gros en sautant dans le fossé. Mes lunettes se cassent dans la chute , l'un des chiens dévale le talus, par une pente praticable quelques mètres plus loin, mon hurlement le tient en respect; l'autre chien le plus gros, se porte à moi, crocs en dehors, je lui fais face et vide le contenu de la bombe au poivre que je tiens fixée à la bretelle de mon sac, le dogue s'enfuit en hurlant. J'abats pitoyablement ces derniers kilomètres, boitillant de la jambe, le cul crotté et les lunettes cassées ruminant ma détestation des chiens. Le village de Yumurtalik est connu pour sa plage, on y vient se baigner des confins de la Turquie. Les femmes nagent tout habillées, les hommes en slip de bain . Soucieux de fixer cet instant dans ma mémoire je foule lentement le sable . La fin d'un voyage, cette petite mort , sans même enlever mes chaussures, je m'enfonce dans l'eau, à mi-cuisses, sac au dos, chapeau sur la tête; je suis un peu étourdi d'en avoir fini avec le ruban des pistes. Je repense à l'Aral, salue la Caspienne en pensée et jouis de la caresse de la Méditerranée. J'ai relié les trois mers et chacune des heures occupées à forcer les kilomètres prend un sens nouveau maintenant que je tiens ici, à mon point d'arrivée vers lequel convergeaient le faisceau d'énergie et la cascade d'actions mises en œuvre pour y arriver.

samedi 20 décembre 2025

L'abbé Breuil le pape de la Préhistoire de Jacques Arnould





Henri ,Edouard , Prosper Breuil est né à Mortain dans la Manche le 28 février 1877, son père à débuté dans la magistrature à Rouen il fût procureur à Louviers , ce fut lors de son séjour à Pont Audemer qu'il se fiança à sa mère , le mariage fut célébré le 8 décembre en 1874, elle suivit son mari en Normandie; le couple aura encore deux enfants : Michel et Marguerite . Lorsqu'il à l'occasion de raconter son enfance, le préhistorien aime à évoquer ceux qui éveillèrent sa vocation scientifique. Son père Albert Breuil passionné d'entomologie , l'emmène capturer des insectes en particulier des Coléoptères , puis Paul André  le gendre du garde de son grand-père lui même instituteur, l'initie pendant les vacances dans le Soissonais à la géologie, il montre au petit Henri les fossiles de cérithes géantes dont il explique la formation en recourant au récit du Déluge. L'instituteur de Clermont un certain Devimeux  , n'est pas en reste comme exercice de lecture donne au jeune Henri la description de la sépulture néolithique d'Aurignac et de son gisement aurignacien, il ignore qu'une vingtaine d'année plus tard , Henri Breuil fera de ce site un véritable champ de bataille scientifique. A l'âge de dix ans , Henri entre au collège Saint Vincent tenu à Senlis par les frères maristes , dans cette ancienne abbaye fondée au XI siècle, la vie n'est pas toujours facile pour le fragile adolescent ; il ne possède pas la mémoire qui fait les "bons élèves" n'aime pas retenir les noms, les dates , les lieux. ; il préfère suivre Livingstone dans ses expéditions en Afrique qui rapportent les voyages autour du monde, un ouvrage prêté par l'un de ses camarades. Les surveillants l'appellent le "petit vieux" ses condisciples  préfèrent le surnommer l'Ours, la Fouine ou encore l'Ecureuil car il ne cesse jamais de fouiller en récréation, en promenade toujours lancé à la recherche d'insectes , de cailloux et de fossiles. En 1893, il se présente à la première partie du Baccalauréat de lettres à la Sorbonne et à la passer ...sans mention , l'année suivante, il se présente au Baccalauréat  de philosophie. Sa santé fragile ne lui vaut pas seulement être réformé , il est exempté du service militaire et ne sera pas appelé à combattre durant la Première guerre mondiale, elle lui impose une année sabbatique entre juillet 1894 et septembre 1895 . Il prendra des leçons de piano ( sans grand succès) et d'aquarelle ( ce qui lui servira plus tard) , surtout il vit à la campagne, chasse les insectes au printemps , les lapins à l'automne, il s'enfonce dans les buissons et les bois, se lève par les nuits de Lune pour voir les bêtes et écouter les bruits de la nature . Il en profite pour s'interroger sur son avenir. Non , il ne décide pas de devenir prêtre sous l'influence de ses parents, ni pour des  raisons financières ou d'ascension sociale, il se souvient de ses rêves d'enfant bercé par les aventures de Livingstone : il décida de devenir missionnaire, il rejoint la banlieue sud de Paris, à Issy les Moulineaux ; Breuil fait plusieurs rencontres décisives, tout d'abord celle de l'abbé Jean Guibert qui lui ouvre un large champ d'investigation scientifique et lui partage sa perspective apologétique , lorsqu'il découvre chez son élève un véritable intérêt pour les sciences, Guibert le détourne de l'entomologie pour le conduire dans le domaine de la préhistoire. Il demande à Breuil de classer la collection d'outils préhistoriques de l'abbé Delaunay . Le professeur voit  sans doute avec plaisir son élève profiter de ses premières vacances d'été pour rejoindre d'Ault du Mesnil et l'accompagner sur les sites de Saint-Acheul , des Montières et du Champ de Mars d'Abbeville; Saint-Acheul un lieu presque  mythique pour les préhistoriens puisque Jacques Boucher de Crèvecœur de Perthes y a mené des fouilles , il y a amené le Dr Rigollot pour le convertir à l'idée de l'antiquité de l'homme .Les savants anglais l'ont aussi étudié le paléontologue Falconer, le géologue Prestwich , l'archéologue Evans , le géologue Lyell tous ont tenté de répondre à la question : quel homme vivait jadis dans la vallée de la Somme ? D'Ault du Mesnil profite de ces fouilles pour apprendre à Breuil à différencier l'éclat de pierre accidentel de l'outil fabriqué de main d'homme. Mais l'été n'est pas terminé, D'Ault du Mesnil invite son jeune ami à rejoindre Luis Capitan sur le site de Campigny près de Blangy , encore une rencontre mémorable pour Breuil car raconte t'il c'est Capitan qui m'initia à l'étude analytique  des outillages de pierre en attendant de m'associer à ses découvertes de cavernes ornées. La faille demeurait ouverte vaste entonnoir rempli d'argile charbonneuse qu'hérissaient  des pointes aiguës de milliers de silex emmêlés  avec des tessons: on se mettaient les mains en sang; mais la découverte de beaux silex, de fragments de poterie décorée et d'une énorme meule mirent le comble à mon enthousiasme  de néophyte . Guibert a donc vu juste en détournant Breuil des insectes et en l'orientant vers les hommes du passé. Après une deuxième année au séminaire d'Issy les Moulineaux Breuil demande une nouvelle fois conseil à D'Ault du Mesnil afin de préparer ses vacances d'été, son mentor lui conseille cette fois de partir dans le sud ouest de la France afin d'y découvrir les sites de l'âge du renne . Il est accompagné d'un autre séminariste, passionné comme lui de préhistoire, Jean Bouyssonnie un jeune homme originaire de Brive la Gaillarde . Tous les deux visite les cavernes de la vallée de Planchetorte en Corrèze; les grottes des falaises calcaires aux Eyzies en Dordogne, les sites du Pair non Pair en Gironde de Brassempouy dans les Landes , du Mas d'Azil en Ariège enfin de Gargas près de Saint Bertrand de Comminges , une caverne couvertes de douzaines d'empreintes de mains . Cette immersion dans l'âge du renne est aussi l'occasion de nouvelles et décisives rencontres pour Breuil ; celle de Denis Peyrony à l'hôtel de la gare aux Eyzies préfigure de futures et fructueuses collaborations de même que celle d'Edouard Piette sur une invitation de l'Ault du Mesnil le 15 juillet 1897, ce spécialiste des grottes pyrénéennes est en train de fouiller pour la dernière fois la grotte du Pape de Brassempouy , où il a découvert la célèbre Dame, une petite figurine sculptée dans l'ivoire. L'accueil chaleureux  réservé par Piette est à la hauteur de ces impressions bucoliques tout comme se révèle passio
nante la visite du chantier; l'enthousiasme  du jeune homme  apparaît  tellement évident que le vieil avocat ( il est né un demi siècle avant Breuil) l'invite chez lui à Rumigny dans les Ardennes afin de lui faire découvrir sa collection personnelle d'objets préhistoriques. Pour la première fois rapporte t'il de vastes séries paléolithiques supérieures s'offraient à mes regards, les sculptures d'ivoires et de bois  de rennes, les contours découpés des bas reliefs  et les gravures se présentaient à moi comme très matériels et non plus comme des illustrations de livres; l'art quaternaire me conquit ! ce fut le coup de foudre et ma vocation de préhistorien se déclenchait définitive . C'est à Breuil que reviendra le soin à la mort de Piette en 1906 d'installer cette riche collection au musée des antiquités nationales de Saint Germain en Laye, une tâche qui ne pourra achever qu'en 1960. Eté 1901 Breuil à terminé sa première année d'étudiant en sciences naturelles à l'Institut catholique de Paris, afin de préparer ses expéditions estivales, il s'adresse à Edouard Piette celui ci l'initie à fouiller au Mas d'Azil, une vaste grotte situé en amont de la localité ariégeoise qui lui a donné son nom . Il s'agit d'un site remarquable, une véritable curiosité naturelle : un tunnel d'une longueur de 400 mètres et d'une largeur de 50 mètres creusé par l'Arize dans le massif du Plantaurel ; après les mammouths , les ours, les rhinocéros laineux.. et les humains qui l'occupèrent au Magdalénien (entre 15 et 10 000 ans avant notre ère) des chrétiens en firent un lieu de prière au III siècles, des cathares s'y réfugièrent peut-être puis très certainement des protestants au XVII. Les premiers préhistoriens n'ont pas manqué de s'y intéresser  à leur tour : l'Abbé Puech , Edouard Filhol , Félix Garrigou puis Ladevèze, Maury enfin Edouard Piette lui même ont visité le Mas d'Azil . Lorsque en 1901 , je repris les fouilles de Piette, raconte Breuil je découvris quelques modestes gravures dans le couloir obscur et large de la rive droite: un Bison, un Cheval, un profil humain je vis aussi , sans les comprendre , ni penser qu'elles puissent être antiques, des taches rouge vif sur le plafond bas d'une galerie inférieure. En 1912 rendant visite aux mêmes lieux le Conte H Bégouën , son fils Max et moi nous retrouvâmes ces taches rouge . En ce début de septembre, l'instituteur adjoint des Eyzies de Tayac, Denis Peyrony invite Louis Capitan et Henri Breuil à l'accompagner pour visiter une nouvelle grotte celle des Combarelles à moins de trois Kilomètres du village des Eyzies sur le route de Sarlat, Emile Rivière en a commencé l'étude entre 1891 et 1894 et A. Berniche, son propriétaire qui s'est aventuré dans une galerie plus exiguë à cru reconnaître un bestiaire gravé sur la paroi ; c'est lui qui accueille et conduit Peyrony, Capitan et Breuil lorsqu'ils pénétrèrent à leur tour dans la grotte " C'est à la lueur d'une simple bougie, raconte Breuil qu'après 100 mètres de vain et pénible cheminement, nous vîmes surgir la théorie sans fin de la frise gravée sur les deux parois et que ,malgré les gours presque obstruant vers la fin nous pénétrâmes jusqu'à la chatière par laquelle en contrebas , on entends couler le ruisseau . L'accès n'est pas aisé précise Breuil dans une lettre  à Salomon Reinach en février 1903 à condition de se mettre à plat ventre pour ne pas se briser la tête contre les pointes calcites qui hérissent la voûte . Les Combarelles abritent un extraordinaire patrimoine nous étions en présence de figures véritables d'une rigueur d'exécution, d'une sûreté de main étonnante et longtemps recouvertes de concrétions sèches; ce n'était pas quelques images seulement , mais une théorie qui ne finissait pas , de chevaux , d'éléphants, de bisons, de rennes emmêlés souvent les uns dans les autres au point d'en rendre la lecture difficile et cela se continuait toujours aussi bien à droite qu'à gauche de l'étroit boyau surbaissé où courbés presque à quatre pattes nous poussions toujours de l'avant; trois cent gravures au total dont deux cent quatre vingt onze seront déchiffrées . Parmi elles plus d'une centaine de chevaux et près de quarante figures anthropomorphes " Une des plus curieuse montre un homme à tête de mammouth ,d'une longueur insolite, les bras évoquent plutôt les défenses, plus loin une silhouette masculine semble poursuivre une femme, on reconnaît aussi une tête d'homme barbu. Le fait que la facture des types anthropomorphes soit toujours malhabile alors que les représentations animales sont exécutés avec un soin extrêmes , s'expliquerait par la répugnance que l'homme  primitif à se représenter et par la crainte de tomber sous la dépendance magique d'un adversaire. Dans la plupart des cas , peintures et gravures montrent des hommes masqués ou travestis qui incarnent des êtres mystiques associés à des rites culturels inconnus; rares, les images présentant un caractère sexuel se rapportent d'après Breuil au culte de la fécondité. Les Combarelles se révèlent être l'une des plus belles grottes à gravures du Paléolithique supérieur, le jeune préhistorien s'enthousiasme " Hurrah ! "" écrit-il à son ami Jean Bouyssonie en voilà une d'envergure une immense grotte à gravures de plus de trois cent mètres de long et sur plus de la moitié des figures d'animaux gravés, surtout des chevaux mais aussi des antilopes, des rennes, des mammouths, des bouquetins c'est à croire que j'ai rêvé: tomber là dessus, tout bonnement comme on trouve un cailloux sur la route; aussi, ce que nous avons trimé hier: j'ai calqué dix huit bêtes; il y en a de splendides ...J'ai en tout passé dix heures dans la grotte; je suis mort cousue de courbatures, mais content!" Quelle férocité sous la plume d'Adrien Guébhard lorsqu'il s'en prends à " ce jeune abbé Breuil" à qui rien de la préhistoire n'est étranger ! et spéléologue si accompli, peintre si talentueux, qui ne peut sortir d'une caverne sans en rapporter d'admirables dessins !et écrivain si alerte tranchant de tout devant l'Europe en extase qui n'attends que de lui que paroles d'Evangiles et qui encense devant le fin du fin de la science, cette juvénile ardeur à se poser soi même en juge sans appel Paléolithique de tous les mondes. En une dizaines d'années, Henri Breuil est en effet devenu un personnage incontournable, pour ne pas dire l'un des principaux acteurs des sciences préhistoriques française. La loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat sera signé le 9 décembre 1905 , ces troubles sociaux n'empêche pas Breuil auréolé des découvertes de septembre 1901 et de sa toute récente collaboration avec Emile Carcailhac de devenir contributeur régulier de plusieurs revues spécialisées: l'Anthropologie, la Revue archéologique, la Revue de l'Ecole d'anthropologie ; le ministère de l'Instruction publique et des beaux arts, l'Académie des inscriptions et belles lettres acceptent de subventionner ses recherches. Retour à l'année 1904 et à une autre rencontre plus importante sans doute pour Breuil  celle d'Hugo Obermaier , un prêtre et savant autrichien venu à Paris pour être initié à l'art pariétal; avec lui Breuil accomplit son deuxième voyage en Angleterre afin de travailler sur les collections de l'âge du renne que possède le British Museum . Breuil passe beaucoup de temps dans les collections préhistoriques des musées de Toulouse, de Périgueux, d'Agen ou encore de Saint Germain en Lage  il prépare en effet l'habilitation de l'université de Fribourg et choisit d'étudier la stylisation et la dégénérence dans l'art quaternaire. Le maniement de centaines d'objets la plupart inédits, décorés de traits à première vue inintelligibles l'avait amenés à penser qu'ils n'étaient pas arbitraires: les uns venaient de l'ornementation,   d'incisions utilitaires ayant perdu leur destination d'autres les plus intéressants dérivaient par schématisation, simplification ou complication ornementales de têtes , de corps ou partie de corps d'animaux parfois d'hommes ; Breuil découvre et fait découvrir son incroyable mémoire visuelle et tactile : sa vie durant ,  il n'hésitera jamais à parcourir le monde pour voir , toucher les traces, les signes, les reliques laissés par les hommes de la préhistoire . Au cours d'une excursion en Suisse Breuil fait la connaissance d'un professeur de l'université Jean Brunhes , ce géographe chargé d'enseignement à Fribourg depuis 1896 , conscient des difficultés par le jeune abbé pour faire "son trou" en France lui propose de devenir privat-docent de préhistoire et d'ethnographie à Fribourg. Il s'agit là d'un statue propre à la tradition universitaire germanique , offert à des enseignants qui ont rédigé une habilitation, mais n'ont pas encore de chaire d'enseignement "Je n'y avais aucun traitement, ni indemnité se souvient celui qui sera un jour académicien, c'était déjà beaucoup aux yeux des miens et du monde d'avoir une étiquette comportant une promesse d'avenir .Mrs Deramecourt lui accorde son autorisation de rejoindre Fribourg ainsi que sa bénédiction. Dès son arrivée à Fribourg  Breuil se met au travail pour assurer le cours d'ethnographie, il dit améliorer ses connaissances entre les hommes et la préhistoire et les " sauvages" modernes. Il en profite aussi pour parcourir l'Europe centrale visiter Stuttgart , Ulm et Munich , Innsbruck et Vienne où il travaille avec Obermaier . Il n'oublie pas les territoires de ses premiers travaux la France et l'Espagne. Durant l'été 1906, il étudie la grotte de la Clotilde dans les Asturies, puis au cours de l'hiver suivant celle de la Calbière au-dessus du village de Niaux en Ariège; en 1907 les bisons bruns de la caverne de Bédeilhac, puis les peintures de Calapatà dans la province de Teruel ; il tient toujours à être parmi les premiers à faire les relevés des sites récemment découverts. A propos de celui de la Calbière , il écrit: "Dès le XVII siècle, les baigneurs fréquentant  les eaux d'Ussat sur l'Ariège de l'autre côté de la même montagne venaient avec un guide local visiter cette caverne. En 1866, le jeune Dr Garrigou , l'un des fondateurs de la préhistoire  pyrénéenne la visita, nota sur ses carnets les peintures noires du : Musée comme les habitants appelaient ce qu'aujourd'hui nous nommons le " Salon Noir", personne n'y attachait du reste la moindre importance. En septembre 1906, le Commandant Molard qui distrayait sa retraite à Tarascon et les vacances de ses fils à relever le plan des cavernes souterraines du voisinage aperçut des fresques de Niaux  et en avisa le vieux Dr Garrigou son voisin; tous deux avertirent Emile Cartailhac qui après une première visite, avertit l'abbé Breuil. L'année 1908 avant d'être marqué par la découverte de l'homme de la Chapelle aux  saint par les abbés Bouyssonie donne l'occasion à Breuil d'étudier la grotte du Portel dans l'Ariège et de travailler longuement en Espagne, grâce à l'aide financière d'Albert 1er de Monaco en compagnie d'Hugo Obermaier et de Paul Wernet , il fait visiter au prince venu en bateau à Santander , leurs chantiers de fouilles de Cavalcadas, Altamira et Castillo, les fouilles se poursuivent en 1909 et les années suivantes, sous les mêmes auspices et grâce mêmes aux aides princières : sont alors posées les fondements du futur institut paléontologie humaine. A cette époque remarquent ses familiers de ses collaborateurs, Breuil abandonna le port de la soutane sur le terrain pour lui préférer une tenue plus pratique des knickerbockers  imperméable des bottes lacées auxquelles s'ajoutent parfois des cuissardes, enfin une veste Norfolk aux poches généreuses; il porte volontiers un béret et pas seulement pour accompagner sa tenue ecclésiastique ou parce que le soleil n'est pas trop chaud, pour porter le plus célèbre des couvre-chef français : sous terre, en effet , il peut facilement y mettre du papier journal qui lui sert à protéger sa tête des stalactites ! Si Henri Bégouën a pour prénom celui de Napoléon , c'est probablement en l'honneur à l'empereur homonyme qui en 1808 et pour les services rendus à la marine française anoblit son grand-père, son père passionné de préhistoire était un ami d 'Emile Cartailhac , revenu en France en 1900, il s'installe au château d'Espas, près de Montesquieu-Avantès dans l'Ariège, ses trois fils contractés par le virus de la préhistoire et encouragé par le père décident d'explorer les grottes des environs , ils découvrent dans la grotte d'Enlève un magnifique propulseur en bois de renne datant du Magdalénien , Cartailhac consulté authentifie la découverte, mais le propriétaire du site interdit 'accès aux trois préhistoriens en herbe. Au début de l'été 1912, les jeunes gens décident d'explorer la résurgence du Volp , une rivière à quelques centaines de mètres du château familial; ils construisent une frêle embarcation à l'aide de caisses et de bidons de pétrole et puis entament un parcours de deux kilomètres sous terre, le 2 juillet ils atteignent de vastes galeries, ils s'obstinent et empruntent un couloir ascendant. Enfin le 10 octobre Max décide de briser une draperie de stalagmites, puis un étroit passage, il pénètre dans un vaste couloir il est le premier à y pénétrer depuis l'âge du renne, sans attendre, dans l'après-midi, les trois frères accompagnés de François Camel entreprennent l'exploration des salles et découvrent deux bisons d'argile, leur père s'empresse d'envoyer un télégramme à Cartailhac alors à Genève et à l'abbé Breuil " Vous avez tort, les Magdaléniens modelaient aussi l'argile. Amitiés Bégouën "Cartailhac répond : "J'arrive" Breuil arrive aussi. Mais l'histoire du Conte Bégouën désormais surnommé " le maître du Volp" et de ses trois fils ne s'arrête pas là. La grande Guerre a appelé sous les drapeaux les trois frères: d'abord Max et Jacques, puis une fois ses études achevées  Louis ; en juillet 1916, ils profitent d'une permission militaire pour se retrouver à Montesquieu , auprès de leur père; pour ce divertir des souvenirs du front, du choc des combats, ils décident de renouer, durant quelques jours, avec le charme de l'exploration souterraine . On leur signale un trou souffleur sur le plateau, c'est à dire un orifice d'où sort un courant d'air et décident de l'explorer se munissent de cordes et prient leur père de garder l'entrée , avant de s'enfoncer dans le sol; plusieurs heures s'écoulent, le Conte s'impatiente, commence même à s'inquiéter jusqu'au moment où , il voit ses trois fils accourir à lui sur le plateau descendu par le plafond percé d'une étroite galerie, ils ont pu en rejoindre une autre et, grâce à elle déboucher dans la grotte sèche d'Enlève ; non sans avoir repéré, au cours de leur périple un vaste complexe de galerie et de salles inconnues jusqu'alors, décorées de splendides gravures et de quelques peintures.
Cette caverne prend rapidement le nom, fort justement méritée des 
"Trois Frères" Breuil , alerté et invité par le Conte Bégouën se charge d'en relever les figures, de les déchiffrer, d'en établir la chronologie, il estimera plus tard d'y avoir passé dix mois entiers de sa vie , répartie sur dix années. Breuil est notamment fasciné par une étrange représentation appelé "Sorcier" sa dimension est de 0m75 et 0m 50  de large, vue de face cette tête a des yeux ronds pupillés entre lesquels descend la ligne nasale se terminant par un petit arceau, les oreilles dressées sont celles d'un Cerf, il n'a pas de bouche mais une très longue barbe striée tombant sur la poitrine, les avants bras sont relevés et joints horizontalement se terminant par deux mains juxtaposés , à doigts courts et tendus, leur couleur est délavée presque disparu, une large bande noire cerne tout le corps , amincissant à l'ensellure lombaire et s'étendant aux membres inférieurs fléchis, les pieds, les orteils compris , sont assez soignés et marque un mouvement analogue à celui de la danse du "Cakewalk" le sexe mâle accentué non érigé est rejeté en arrière , mais bien développé inséré sous une queue abondante (Loup ou Cheval) à petite houppe terminale. Telle est évidement la figure que les Magdaléniens considéraient comme la plus importante de la caverne et qui nous paraît , à la réflexion celle de l'Esprit régissant la multiplication du gibier et les expéditions de chasse . Personne ne reste longtemps indifférent  à cet étrange personnage qui fixe de ses yeux d'oiseaux de nuit celui qui ose percer les ténèbres qui l'ont protégé durant quinze mille ans.
En 1955 Breuil doit renoncer a participer au troisième congrès panafricain présidé les deux premières manifestations du même genre, se contente d'envoyer le texte de son discours de président sortant : " Mon âge, malgré mon excellente santé et ma santé saine et active, m'oblige  à renoncer à être des vôtres, comme vos collègues d'Alger. Si je n'ai pas renoncé au travail de réaction et même au travail modéré sur le terrain, je dois éviter les journées fatigantes de séances et d'excursions collectives. Si l'adieu à la grottes des Trois Frères n'est pas le dernier, Breuil voit en revanche des proches, des familiers disparaître ; le Conte Bégouën meurt en 1956, en 1954 disparaissent ses deux compagnons de Lascaux : Denis Peyrony et Fernand Windels en 1955 il perd son frère Michel et son ami Pierre Teilhard de Chardin , sans doute est ce pour cela qu'à la fin de  la même année il écrit à sa cousine Marie Bottet " Je termine ma course, je l'ai gagné, j'ai gardé ma foi, j'ai réalisé l'œuvre qui m'avait été confiée, réalisable avec les forces et dans le temps dont je disposais. Le 14 août 1961, l'abbé Breuil est parti, ses obsèques sont célébrées le surlendemain à la cathédrale de Soissons: l'évêque demande à honorer ainsi, le chanoine Henri Breuil. Il marque pour la préhistoire en France, la fin d'un règne et, sans doute le début d'une nouvelle ère. " Je suis de ceux qui peuvent dire qu'ils ont eu de la chance, que tout leur a réussi dans la vie qu'ils s'étaient proposée. Toujours à chaque moment propice, j'ai eu l'aide, l'ami, le collaborateur, l'appui qu'il me fallait , Henri Breuil "  



 
 

jeudi 20 novembre 2025

Bernard Werber La Voix de l'arbre






 Rose et Aymeric s'enfoncent dans les profondeurs de la forêt de Ciron au coeur des Landes à une quarantaine de kilomètres au sud-est de Bordeaux. Rose pinson vingt trois ans, de petite taille, cheveux châtains , yeux en amande couleur noisette , avance sur le sentier forestier, chaussures de randonnées à semelles épaisses aux pieds. Elle est vêtue d'un jean et d'un tee-shirt blanc orné des mots " Sauvez les Baleines" au -dessus d'un cétacé qui bondit au-dessus des vagues. Devant elle, ouvrant la marche, se trouve Aymeric Monestier, vingt neuf ans; c'est un grand jeune homme blond et barbu, aux yeux bleus et à la mèche rebelle, il porte un short et un tee-shirt vert sur lequel est inscrit en lettres capitales : " POUR Q'UN ECOLOGISTE SOIT ELU PRESIDENT IL FAUDRAIT QUE LES ARBRES VOTENT " Les deux randonneurs fendent les fougères, mais s'écorchent les mains et les jambes dans les ronces et les chardons autour d'eux, alors que le soleil devient orange, les merles lancent leurs mélodies. J'en ai marre, je veux rentrer dit-elle ! Tu ne trouve pas que ce coin est splendide ? La forêt du Ciron est la plus ancienne de France. Ils continuent d'avancer le long de la rivière Ciron, sous un épais plafond de verdure qui ombrage les rives . Allez s'il te plaît rentrons insiste t'elle .Tu vas voir, c'est exceptionnel , personne ne peut rester insensible à ce que je vais te montrer. Enfin , après quelques minutes de marche dans ce chaos végétal, Aymeric s'arrête à l'orée d'une clairière au centre de laquelle trône un seul arbre. Voilà ! c'est lui déclare t'il  sur un ton plein de respect . Rose fixe l'arbre du regard, puis , son compagnon et lâche : Ne me dis pas que c'est pour voir "ça" que tu m'a fait venir ? " çà" n'est pas n'importe quel arbre ! Ce grand végétal est un chêne pédonculé. Il a échappé au repérage parce qu'il a poussé dans un vallonnement ce qui le rend peu visible avec toutes ces broussailles  denses aux alentours, aux randonneurs amateurs. Bon d'accord c'est très jolie admet t-elle, elle recule pour prendre une photo, puis elle saisit l'épaule d'Aymeric se colle à lui et prend la pose pour un selfie avec le chêne en arrière plan. C'est un vrai monument végétal, je l'ai fait mesurer par les forestiers 23,5 mètres de haut, soit l'équivalent d'un immeuble de trois étages, il a une envergure de trente mètres; quand à son  tronc, il faut au moins cinq hommes qui se tiennent par les mains pour en faire le tour. Les forestiers ont sectionné l'une de ses plus  grosses branches  pour pouvoir compter précisément les cernes. Chaque cernes correspond à une année, ils en ont dénombré milles deux cent vingt sept ; ce chêne a donc milles deux cent vingt sept ans ! Tu imagines ce qu'a vécu cet arbre ? Il a été contemporain des derniers cultes païens qui ont peut être perduré par ici, il a pu côtoyer l'empereur Charlemagne, les hordes d'envahisseurs vikings, les premiers pèlerins de Compostelle . Je me fiche de ton chêne "pédonculé" et je me fiche de ce qui s'est passé ici il y a milles ans; en revanche je veux bien laisser sur son écorce un souvenir de notre amour présent. Rose prends ses chefs , choisis celle de l'extrémité la plus pointue et commence à graver un coeur en enfonçant profondément la pointe métallique dans le tronc, de la sève coule transparente, on dirait une larme dit Aymeric, c'est seulement de la sève de toute façon ton arbre ne peut pas souffrir c'est un végétal, il n'a pas de système nerveux. Arrête ça s'il te plaît ! Qu'est ce que tu peux être rabat joie! tu m'exaspère et au lieu de t'admirer, j'ai juste envie de te tuer ! au même moment elle perçoit un bruit provenant de sa droite, elle tourne la tête: deux randonneurs au loin regardent dans sa direction et la dévisagent interloqués, elle ramasse une pierre et la jette vers eux. Tous deux éclatent de rire ; puis Aymeric propose à Rose de monter dans l'arbre car il a repéré une sorte de plate forme aux croisement de deux branches, tu veux que nous fassions l'amour en hauteur, la jeune randonneuse lui caresse la joue et si on tombait, c'est haut dis donc !Mais je n'aime pas être ici et j'aime encore moins cet arbre, je te propose de quitter cet endroit sinistre pour une chambre confortable avec un lit moelleux. A peine Rose a t'elle terminé sa phrase qu'un craquement sec se fait entendre au-dessus d'eux . La jeune femme lève la tête tout semble alors se passer au ralenti ; une énorme branche a cassé et tombe; l'extrémité la plus grosse et la plus lourde percute le crâne d'Aymeric dans un bruit sourd de noix de coco brisée. le sang gicle, il écarte les yeux de surprise, puis s'effondre. Le sourire de Rose se fige, sa bouche s'ouvre aucun son n'en sort, pendant quelques secondes, elle reste en état de sidération, immobile, les pupilles élargies, incapable de bouger, quand elle arrive enfin à reprendre sa respiration, les oiseaux s'envolent au hurlement qu'elle pousse ; un cri d'animal, déchirant, son souffle devient plus court et elle commence à tousser, vite son  spray bronchodilatateur , elle le presse contre sa bouche , vide. Elle sort son smartphone de sa poche et compose fébrilement le numéro des pompiers. Personne ne réponds, Rose se met alors à suffoquer , elle s'effondre au sol juste au pied de l'arbre et perd connaissance. La jeune femme aux cheveux châtains est étendu sur un lit; des électrodes collées sur son torse, un tuyau transparent double embout lui entre dans les narines pour l'aider à respirer. Pouvez vous me dire ce qui s'est passé exactement ? Le médecin sort son smartphone  de sa poche et relit le compte rendu d'hospitalisation avec attention et déclare : votre fille a eu un problème respiratoire et s'est évanouie  dans un endroit isolé de la forêt de Ciron , deux randonneurs l'ont trouvé et ont pu contacter les pompiers. Vous êtes là .... dit elle d'une voix pâteuse, ma chérie comment vas tu ? lui demande son père en lui prenant la main. Rose fronce les sourcils; des images s'imposent à elle, comme par flash, la forêt , le chêne, Aymeric ...La branche , Aymeric ....C'est à ce moment  qu'on frappe à la porte de la chambre, deux hommes entrent l'un est en uniforme, l'autre en veste en daim, gendarmerie nationale, lieutenant Giacometti :Etes-vous en état de répondre à quelques questions mademoiselle ? C'est à propos de la mort d'Aymeric Monestier , m'autorisez vous à enregistrer notre entretien mademoiselle Pinson ? Rose acquiesce de la tête. Veuillez décliner votre identité, votre âge et votre profession s'il vous plaît : J'ai vingt trois ans et je suis  étudiante en informatique à l'université de Bordeaux. Quelle est votre spécialité ? Actuellement, je rédige un mémoire sur le décryptage  du langage des baleines. Quel était votre lien avec la victime ? Rose sent son coeur s'emballer, Aymeric est ...était mon fiancé. Depuis combien de temps? Six mois . Vous vous êtes disputés? Ce n'était pas vraiment une dispute, nous avons échangés , des points de vue différents; nous venions de nous embrasser au moment ou l'accident s'est produit. Aymeric avait deux 
 passions les promenades en forêt et l'escalade notamment des arbres. Elle avait toujours refusé de le suivre dans ses escapades, à cause se son asthme et puis un jour pour lui faire plaisir, elle avait accepter de faire cette promenade dans la forêt de Ciron. Elle regarde la photo d'Aymeric posée sur le chevalet, le temps de silence achevé, les employés des pompes funèbres descendent le cercueil dans la fosse, l'émotion est sur le point de submerger Rose, sa respiration se fait plus saccadée, elle attrape la Ventoline dans la poche de sa veste et en aspire une bouffée; elle se concentre pour ne pas éclater en sanglot avant de se présenter devant les Monestiers. Au-dessus de son lit trône la photo poster d'une baleine sautant au-dessus d'une vague, sur une commode est posé un grand aquarium rempli d'une trentaine de poissons cichlidés aux couleurs chatoyantes, ces poissons réputés parmi les plus sociaux et les plus intelligents viennent parfois contre la vitre, comme s'ils s'intéressaient à ce que Rose accomplit. Elle leur adresse un petit salut de la main, elle aime les observer, notamment lorsqu'ils ont peur: Les mères cichlidés cachent leurs enfants dans leurs bouches et les recrachent lorsque la menace est passée. Allongée les yeux grands ouverts , Rose n'arrive pas à trouver le sommeil, elle soupire bruyamment et retourne se coucher et enfin elle parvient à s'endormir et rêve, elle se retrouve dans la forêt du Ciron, soudain l'arbre géant amputé de sa branche, et qui saigne de la sève, lui envoie une intention qu'elle perçoit clairement et qui se résume à une phrase " Il faut que nous nous parlions " Au réveil , Rose est en sueur, tout son corps est moite, elle se souvient parfaitement de son rêve et de la phrase que le chêne géant lui a transmise " Il faut que nous nous parlions "Est ce que je deviens folle? Ce doit être le traumatisme de la mort d'Aymeric qui continue à me hanter. Il faut que j'en ai le coeur net, elle enfile ses chaussures descends au rez de chaussée, prends son vélo tout terrain; le jour se lève à peine quand elle atteint le forêt du Ciron, Rose retrouve sans trop de difficulté le chêne pédonculé et se plante devant lui. Tu m'as demandé de venir pour parler, je suis là, je t'écoute, que voulais tu me dire ? Un courant d'air au sommet de l'arbre produit un bruissement dans les feuillages. C'est tout ce que tu as  à me dire ? De nouveau , le vent secoue les branchages et le frottement des feuilles fait une sorte de crissement. Ok maintenant , c'est à toi de m'écouter. Tu as beau mesurer vingt trois mètres de haut et être âgé de deux cent vingt sept ans tu ne m'impressionne pas tu m'entends ! Tu as tué l 'homme que j'aimais et si je peux communiquer avec toi ;c'est surtout pour re dire que jamais je ne te pardonnerai. Elle prends alors ses clefs et au lieu de terminer le coeur qu'elle a commencé , elle le transforme en tête de mort . Rose consulte son ordinateur et sur la barre de recherche : les arbres peuvent ils avoir une forme de conscience ? Au fil de ces lectures elle remarque un article d'un jeune professeur botanique qui étudie comment les arbres communiquent entre eux. Il se nomme Sylvain Wells et enseigne à l'université de Bordeaux. En quelques clics bien ajusté elle réussit à accéder à l'agenda des conférences. L'université n'est plus qu'à quelques centaines de mètres Arrivée dans la salle cours, une vingtaine d'étudiants s'installent. Le professeur Wells entre ; l'homme est chauve, d'une trentaine d'années un mètre quatre vingt, lunettes à montures en bois. Le professeur note au tableau : Sensibilité Végétale, avant de poursuivre, j'ai une question à poser . Est ce que vous avez déjà essayer de parler à une plante ? A votre géranium, votre rhododendron , pétunia ? La question surprend mais personne ne réagit, la seule à lever la main est Rose, je vous écoute mademoiselle . Ce matin, j'ai essayer de parler à un chêne pédonculé . Et vous avez réussit ? Non . Il inscrit un nouveau titre au tableau : Expérience de Cleve Backster . C'était un criminologue américain travaillant pour la CIA dans les années 1960 . Un beau jour de septembre 1961 Cleve Backster eut l'idée d'utiliser son détenteur de mensonge pour interroger non plus un humain mais ...la plante grasse de son balcon. Il mit les capteurs sur la tige, quand il l'arrosa, il constata que le bras du polygraphe réagissait en produisant des hachures serrées et plus hautes. Le professeur soulève la grande bâche, révélant des appareils électriques et des plantes en pots. Les vingt étudiants s'avancent, Rose est de plus en plus intriguée. Sylvain Wells branche les fils et allume les appareils, puis il saisit une bouteille d'eau et arrose la terre au pied du dragonnier, le bras mécanique s'agite produisant des stries qui défilent dont les plus hautes touchent la ligne des 33% . A la fin du cours , Rose l'interpelle : Excusez moi monsieur , puis je vous parlez Je ne suis pas étudiante en botanique, je suis venue par curiosité , mais j'ai été passionné par tout ce que vous avez raconté ; pourriez vous m'aider à communiquer avec ce chêne pédonculé dont je vous ai parlé? Pourrait -on par exemple utiliser votre galvanomètre; Sylvain Wells ne semble pas particulièrement enthousiaste , ce sujet était au coeur de votre cours aujourd'hui , mais vous pouvez aller beaucoup plus loin. Certes , mais ces temps ci , j'ai trop d'articles scientifiques à terminer ; déjà Sylvain Wells lui tourne le dos et quitte la salle. Mais un imprévu vas tout changé, le lieutenant tend à Olivier le mandat d'arrêt de Rose car elle est soupçonnée d'avoir tué Aymeric. Mais elle s'enfuit sur son vélo et se réfugie dans la forêt et s'endort au pied du chêne pédonculé. Tout le monde s'inquiète, mais elle n'a qu'une idée en tête communiquer avec ce chêne qu'elle à nommer Yggdrasil . Pour cela Rose finit par trouver l'adresse personnelle de Sylvain Wells sur l'application de géolocalisation et repère la maison du botaniste. La cloche rouillée retentit dans un bruit de ferraille, une fenêtre s'ouvre à l'étage, le professeur Wells apparaît en pyjama; qui me dérange si tôt? Il reconnaît Rose encore vous ?  Veuillez m'excuser , mais je viens vous voir pour que nous discutions du projet de machine à traduire le langage humain en langage arbre ; il referme la fenêtre avec rage . Rose reste immobile devant la porte, Wells est sa seule possibilité de réussir, sans lui c'est la prison assurée. Sylvain va finir par  céder devant l'obstination de Rose et, surtout en apprenant qu'elle sera en prison si elle ne prouve pas son innocence. Sylvain photographie les appareils branchés , demande à Rose de posé à côté, puis prend des selfies d'eux devant le chêne et devant l'Arprophone . Ensuite il termine les derniers réglages du détecteur de champ magnétique et fixe la longueur d'onde sur 1,618 Hz, puis il branche le polygraphe, le micro et le haut parleur. Rose dit bonjour ! sur la ligne graphique tracé par le bras  encré du polygraphe apparaît une oscillation qui signifie que sa phrase en langage humain a été traduite et transformée en émissions de signaux électromagnétiques sur la fréquence de 1,618 H2 censée être compréhensible en langage arbre : pas de réponse ; essaie encore l'encourage le botaniste. Me comprends tu ?  Oui ou Non ? questionne t'elle  en articulant nettement , soudain le bras du polygraphe ondule, une voix masculine résonne dans le haut parleur : Oui ! Rose sent une émotion l'envahir çà y est , il a parlé !  L'Arbrophone marche ! Les deux pleurent de joie en se serrant dans les bras. Nous avons réussi...Rose  lui pose une autre question : Sait tu ce que sont les humains ?  Vous ... êtes... des êtres qui ...bougent tout le temps ; Rose est ravi , enfin il s'exprime . je te reconnais, j'ai déjà parlé avec toi, mais ce n'étais pas comme ça , c'était directement dans ton esprit. Il m'a reconnue, Sylvain est lui aussi impressionné . Pourquoi voulais tu que  nous communiquions toi et moi ?  Il ne faut pas que vous nous coupiez . Comment le sais tu ? Je ne suis pas le seul à percevoir vos pensées, nous sommes attentifs à ce que vous pensez et à ce que vous faites. Moi je suis avec vous et je veux vous protéger, dès la première fois ou tu es venue près de moi, j'ai senti chez toi quelques chose de différent; c'est pour cela que j'ai souhaité ce dialogue entre toi et moi Tu es la première de ton espèce qui peut nous "percevoir" Alors c'était çà , il m'a choisie il faut que j'en ai le coeur net . Sylvain est subjugué , Rose poursuit : As tu tué l'homme qui était avec moi lors de cette première rencontre entre nous ? Oui ! Pourquoi ? Il voulait nous détruire . As tu fait exprès de faire tomber cette branche sur lui ? Oui ! Pourquoi ? C'était nécessaire pour préserver les miens c'est lui qui dirigeait le département "prévention des contaminations" de la société de son père et c'est lui qui sélectionnait  les parcelles à raser ...Rose n'en croit pas ses oreilles  Yggdrasil vient de fournir le témoignage qui peut l'innocenter. 

Les premiers arbres sont apparus il y a 385 millions d'années . appelés Archaeopteris , ils ressemblaient à des fougères géantes mais avec un tronc et des ramifications comme ceux des conifères. Ils pouvaient mesurer jusqu'à  trente ou quarante mètres de haut. Ces arbres primitifs ont composés les premières forêts et ont complètement modifiés l'atmosphère terrestre en capturant le gaz carbonique et en produisant de l'oxygène. Cette propriété de l'air qui a permis l'émergence de nouvelles formes de vies et notamment d'animaux pourvus de poumons, capable de respirer précisément ce précieux oxygène. Comme sur la peau de l'être humain, une blessure sur l'écorce d'un arbre devient la porte d'entrée pour les maladies notamment les champignons qui grignotent le bois sans que les dommages soit visibles de l'extérieur. Mais l'écorce n'a pas le pouvoir de cicatriser ses plaies dans les minutes qui suivent le coup, comme notre peau ; l'arbre réagit en fabriquant un bourrelet cicatriciel , mais cela prend du temps parfois plusieurs mois, durant lesquels le végétal reste sans défense . L'une des manières de sauver, l'arbre consiste donc à déposer sur la zone accidentée un pansement constitué d'une couche artificielle de protection; nos ancêtres ont ainsi utilisé pendant longtemps un mélange d'argile et de bouse de vache. Le concept de sylvothérapie a été popularisé après que le ministère japonais  de l'Agriculture, des Forêts et de la Pêche l'a inscrit comme méthode de psychothérapie sous le terme de Shirin-Yoka ( littéralement bain de forêt) Il s'agissait d'initier les habitants stressés à se promener en forêt pour se détendre et soigner leurs angoisses . Le premier effet que produit la forêt est visuel, le fait de voir des arbres et de baigner dans toutes les nuances de vert des feuilles, calme le promeneur. Le second effet est olfactif , l'air des forêts est rempli de phytoncides  libéré par les arbres ; ces composés organiques volatils riche en alcaloïdes et en terpènes ont des vertus antimicrobiennes et simulatrices du système immunitaire. Lorsqu'ils sont ingérés dans le corps humain, ils font baisser le taux de cortisol et ralentissent les battements cardiaques. En 2009, le gouvernement sud-coréen a décrété que la forêt de Saneum était officiellement un lieu de guérison, il y a désormais trente deux forêts classées " forêts de guérison" dans ce pays. En 2021 , la forêt d'Hostens, en Gironde , dans le sud-ouest de la France, a été labellisée comme lieu de sylvothérapie . En 2022, une étude publié par Simone Kühn , de l'institut Max Planck, en Allemagne, a montré qu'après une heure de promenade en forêt l'activité des zones du cerveau liées au stress diminuait. 

lundi 22 septembre 2025

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 Ma mère avait les dents fragiles, mauvaise alimentation pendant la guerre, mais elle était très belle et de fait cette fragilité timide s'ajoutait une distance, un charme mystérieux qu'elle a toujours gardé. Le 6 août 1962 Micheline aller accoucher d'une fille puisqu'elle avait déjà un garçon Francis né en 1957, un jour avant le retour de mon père de la guerre d'Algérie . Elle désirait une fille qu'elle prénommerait Brigitte et aurait tout pour que Michou ( ma mère ) puisse jouer à la poupée et tisser au fil du temps un lien de complicité féminine, celui sans doute qu'elle connaissait avec mémé Louise, sa mère. Dans la chaleur du taxi bleu ciel de banlieue qui nous emmenaient  à l'hôpital de Longjumeau , une chanson passait à la radio , ma mère se tenait le ventre  pour éviter d'accoucher sur la banquette arrière; le temps d'arriver dans la salle d'accouchement et pouf j'arrivai comme une lettre à la poste , ce qui tombait bien car Lucien ( Lulu) son époux, mon père, le communiste travaillait aux PTT (Petit Travail Tranquille ) disait-on , ou (Paye Ta Tournée ) Mais là, stupéfaction, la sage femme annonça " C'est un beau garçon!" Folle de rage contre la vie, le ciel et Dieu , ma mère eut du chagrin. pendant plusieurs jours , elle ne voulait ni me voir ni me regarder, ni me reconnaître. C'est ainsi que ma vie commença, par quelques jours d'abandon et de solitude, d'autant que pour mettre un peu de piment à tout çà j'étais entre la vie et la mort, j'étais atteint d'une bronchopneumonie double et d'asthme j'étais donc en standby en couveuse, avec un panaris. Quand les choses eurent pris leur place, nous étions quatre, mon père, ma mère, mon frère et moi plus la chatte Mistouflette et nous avons eus des bons moments . C'était le temps de l'idéal , la banlieue, les années soixante; communiste par notre père et catholique par notre mère nous avons bénéficié , Francis et moi d'une éducation plutôt contrastée. La vie était bohême, avec des grosses galères en fin de mois. Le programme de ma famille était simple, on n'a pas beaucoup, on se serre la ceinture, on passe l'année et en juillet colo, puis en août Douelle dans le lot, le camping sauvage. C'était la vie des travailleurs convaincus de bâtir un avenir meilleur, faucille et marteau en têtes d'affiche. La révolution, la grande aventure collective : Aragon, Jean Mouline et Angèle Grosvalet dont la photo à dix sept ans figurait dans le livre de la Résistance que tout bon militant possédait; c'était notre atlas , notre dictionnaire, notre bible; maman elle avait ces livres de prières. Nous avons vécus là, dans cette couronne de banlieue, la grande, près des champs de pommes de terre et des avions qui décollent. La rue des Acacias , dans le petit pavillon jouxtant celui de nos grands-parents paternels pépé Riton et mémé Malou; c'est là que mes années seraient les plus belles, tout me paraissait grand, féerique 21 et 22" rue des Acacias, mes parents avaient mis toutes leurs économies, avec un emprunt de vingt ans sur le dos . Ma fenêtre comme celle de Francis que j'appelais Titi depuis toujours donnait sur la pelouse et le cerisier; le plus magique c'était la nuit, je laissais ma fenêtre ouverte à l'espagnolette et les volets idem, j'écoutais les avions atterrir et décoller. Parmi les avions , ma préférence allait à la Caravelle dont mon grand-père Henry vantait les mérites " Ce sont les avions les plus sûrs disait-il "Je savais qu'elle revenaient d'Algérie ces Caravelles car elles ramenaient ma tante Denise lumineusement belle, mystérieuse de ce pays plein d'exotisme. J'allais grandir là, dans cette rue , dans cette banlieue campagne. J'irais à l'école Lafontaine , chez Mme Bellassene . J'irais à la cantine me réfugier dans le parfum si chaud des gros seins de mémé Malou qui y travaillait. J'étais très attiré par les filles ; ma mère , mes grands-mères ma tante, ma nourrice, ma maîtresse, les dames de la cantine. Mon père était très sympathique, éclatant, racé, il avait le chic pour rendre les choses importantes. Il était ressorti de l'Algérie communiste, cégétiste, et travailleur aux PTT. A l'époque, après l'Algérie et avant 68, le travail pour un communiste d'une vingtaine d'année avec deux enfants et une femme ravissante compte moins bien que la cause. La cause, les idées, celles qui , dans les rêves de mon père, allaient changer ce monde à la suite d'un tremblement idéologique. Il était beau, parfait, brun, petite coupe, petite moustache, assez grand, portant bien le sens de l'humour et celui de raconter les histoires. Il était drôle et autoritaire, créatif et aventurier, il nous embarquais dans la grande aventure de la vie et on allait le suivre, les yeux fermés, on était bien . " C'étais drôle, tu partais pour ton travail et comme tu cumulais jusqu'à mélanger les PTT, la politique et les activités syndicales, tu nous intriguais et tu nous parlais de la vie à grande échelle pas celle du quotidien, celles des grandes décisions qui allaient se prendre, celles des grands combats qu'il faudrait mener pour en finir avec la droite; tu nous racontais ta vie, elle se confondait avec l'histoire du pays et du monde " Tu as commencé par tes désirs que l'existence avait laissés sur le carreau, le jazz laissé pour compte pour cause d'études, tu te voyais  faire médecine, puis tes études foutues par terre pour cause de guerre et un mouflet. et tu pars en Algérie, contre tes idées qui commencent à mûrir. Te voilà en kaki sous les drapeaux, dans un pays auquel tu ne veux aucun mal et tu te retrouve infirmier. tu vas côtoyer la souffrance des hommes, la solitude, l'injustice, toi gamin de la Seconde Guerre à peine adulte, tu es soudain au coeur de l'enfer, à soigner des hommes blessés ou à les recouvrir d'un drap maculé de sang quand il est trop tard .Tu n'es pas sur le champ de bataille, mais tu recueille chaque jour ceux qui y sont tombés. Tu te laisse pousser la barbe, tu soigne, tu apprends les hommes dans leur complexité et tu es en colère , mais au fond de toi tu garde espoir, tu crois en l'humanité. Ta barbe pousse et tes idées font leur chemin. Les Algériens dont tu t'occupe à l'hôpital ont des infections oculaires, tu aide comme tu peux; ils te considèrent comme différent des autres, tu t'occupe d'eux, de leur courrier, parfois tu écris pour ceux qui ne peuvent plus. Les Algériens t'aiment bien, et tu aime bien les Algériens, tu ne comprends pas cette guerre , elle est contre nature et génère que souffrance. Ils aiment ta barbe, ils te font confiance, ils t'appellent " Boulhaya" " Le Barbu" un jour tu écris une lettre pour un prisonnier qui a été torturé, tu te fait attraper avec le courrier et tu es interrogé, quels sont tes liens avec les Arabes ? Tu explique la vérité et ton interrogatoire dure des jours; tu seras envoyé sur le terrain éclaireur de pointe de ta section . Te voilà donc devant à un kilomètre des autres, tu crapahutes , c'est toi qui signale si la voie est libre ou pas. Tu te rase, tu te lave avec ce que tu trouve, comme tu peux pour ne pas sombrer. Tu as vu ceux qui se sont laissé aller, ils sont tombés sous les balles ou ont été fait prisonniers et retrouvés morts , les couilles dans la bouche. Tous les jours, ça recommence, tu te rase, tu avance et tu communique avec ton chef , tu combat malgré toi. Les conditions météo et politiques durcissent sérieusement; tu déteste de Gaulle et l'empire colonial. Et puis un jour, tu rejoins ta section après une longue marche vous êtes installés sous des arbres près d'un cours d'eau, la nuit tombe. Tes camarades et toi, à tour de rôle allez dormir et prendre le quart. Soudain , le cauchemar vous êtes attaqués par les fellaghas, coups de feu, de couteaux, égorgement et cris de stupeur, puis plus un bruit, quelques mots en arabe; toi tu fais le mort, tu réduis ta respiration au maximum, tout à coup, un homme te saisit, te retourne et pose le canon de son fusil sur ton front et tu reconnais cet homme, tu l'a soigné, tu as transmis son courrier à sa femme, tes yeux se fixent au fond des siens, il te dévisage, il te reconnaît alors il te dit " Le Barbu" tais toi, puis d'un violent coup de crosse il t'assomme .Quand tu te réveille à l'hôpital, on t'apprend que ta section a été massacrée, tu es le seul survivant et les questions recommencent. Tu es vivant pourquoi ? Pourquoi toi seulement ? Et puis faute de preuves , on te libère et tu finis par rentrer au pays. Tu prends ta carte du Parti communiste français et tu t'engages pour défendre ton idéal. Tu vas mal dormir pendant des années, tu ne parleras pas et tu garderas au fond de toi cette douleur, tu es revenu vivant , mais quelque chose était mort,  resté là bas avec tes camarades. Tu es rentré cassé, brisé, dévasté; un héros survivant qui devra se reconstruire comme il pourra. Tu te retrouvera père de famille  revenant d'une guerre qui te faisait honte . Pour l'heure notre famille , notre maison vivait bercé par ce rêve que le monde contestataire partageait avec nous : Angela Davis, Salvador Allende , les opposants à la guerre du Vietnam, nous les grévistes , les manifestants contre de Gaulle, Pompidou, Giscard; Lulu tu avais mobilisé toute la famille pour suivre tes engagements. A chaque élections, sceaux , pinceaux, colle, affiches Parti communiste , programme commun, la nuit nous nous tenions à tes côtés et c'était formidable cette impression d'être dans la Résistance. On vendait le muguet le 1er mai et tous les dimanches l'Huma dont les dessins de Cardon faisaient ta joie. Nous on s'occupait du local à Wissons , toi tu t'occupait du national CGT, PTT, les grandes grèves, grandes décisions c'était ton job. Ma mère riait des mots de mon père, même si je sais qu'elle commençait à le détester un peu ; elle l'aimait pourtant je sentais que le ver était dans le fruit. Bref, maman avait des doutes, mais elle faisait comme si de rien, des doutes ne font pas une certitude . Hélène était une amie de papa chez laquelle , il me déposait de temps en temps, elle était petite Hélène, elle était communiste, c'était une camarade, ils étaient très liés çà se voyait, quant ils prenaient un café, on sentait la complicité; une fois mon père parti je demandai à Hélène de jouer avec moi, je devenais docteur, elle était très patiente et se laissait faire avec gentillesse pour me faire plaisir, et peut-être qu'elle aimait bien çà . J'étais môme , encore petit, mais j'aimais beaucoup ces heures de liberté qui échappaient au reste du monde et à ses jugements; l'heure venue, elle se redressait doucement , me souriait gentiment, je l'embrassais sur la bouche lèvres fermées tremblantes, je caressais ses jambes et tout son corps une dernière fois en rêvant déjà de la prochaine. Puis elle attrapait ses vêtements, j'étais bien, j'aimais la voir se rhabiller, elle rajustait sa jupe, refermait un à un les boutons de son chemisier et semblait déjà ailleurs, elle reprenait sa vie et son corps de femme, je rétrécissait et redevenait l'enfant qui pendant une heure avait été docteur, comme si nous avions rêvé, comme si la réalité de ce que nous avions vécu n'était pas certaine. Au PTT, ils étaient un homme pour sept femmes au centre de tri du XIV à Paris; les femmes tu les aimais beaucoup, je me souviens de situations scrabbleuses, tu as quand même  réussi à bien jouer le coup entre tes diverses et convergents activités, plus tes déplacements, d'abord à Beauvais, puis la Bulgarie et la Martinique. Quelques unes de tes histoires étaient mieux connues de Titi et moi, les plus sérieuses, pas les p'tits coups passagers, celles qui durent. Il y avait d'abord Hélène dont je finis par comprendre que la liaison qu'elle entretenait avec mon père allait au-delà du travail et des idées révolutionnaires; Hélène mais aussi Jeanine que tu allongeais dans ta voiture sur les chansons de Charles Dumont ;Jeanine était blonde, peut-être fausse, en chair, bourgeoise et une jupe quasi tout le temps , et ça duré, car tu ne pouvais pas t'en dépêtrer. Tu avais une chambre, rue Lecourbe près des Chèques postaux et là çà défilait grave, car en dehors des sérieuses, il y avait les filles d'un soir. Impossible de les compter, Dieu seul le sait, tu étais un homme à femmes . Tu suivais les mouvements de la planète politique de l'Algérie d'où tu étais revenu héros miraculé, à ton engagement profond en 68 dont tu racontais l'épisode du lion de Belfort place Denfert Rochereau  quand Daniel Cohn Bendit  grimpa sur le lion tu étais là, non loin de lui . Tu évoquais les photos de Leny Escudero , la proximité communiste, ta poignée de main avec Pierre Juquin , Ferrat dans les manifs, dans les meetings. Tu me parlais d'Aragon et des poètes qui s'étaient fait tuer ou emprisonner ; Victor Jara à qui on avait coupé les doigts pour qu'il joue mieux de la guitare, Pablo Neruda qui jamais à genoux célébrait Salvador Allende suicidé dans son palais, Federico Garcia Lorca exécuté pour sa poésie subversive  et son homosexualité dans l'Espagne de Franco qui copinait tranquille avec Adolf et Benito , tu énumérais ces millions de morts juifs, communistes, indépendantistes, homosexuels, arabes, poètes, peintres, intellectuels , musiciens, professeurs ou curés, ouvriers, paysans , tailleurs, petits soldats, héros et déserteurs les dormeurs du val , tant d'hommes , tant de femmes vivant en nous après leur mort, tant de visages. L'alcool ou plutôt les alcools ont toujours fait partie de la fête, nos chansons populaires en témoignent et donnent à ces boissons enivrantes un charme léger joyeux et bien de chez nous; toujours une bonne occasion pour lever le coude, une naissance, un anniversaire, un décès, une contrariété ou tout simplement l'apéro, le trou normand ou le très populaire un dernier pour la route. Du sang de Dieu , au petit vin blanc, en passant par le whisky bon pour les artères, on n'en finit pas de trouver des raisons de s'en jeter un derrière la cravate ou de s'en prendre une bonne. C'est vrai que floutée la vie a une autre gueule. Au début je ne me rendais pas compte de tout çà, l'idée avait quelque chose de festif, de joyeux, je n'en voyais pas encore les effets secondaires sur le comportement ni les ravages sur la santé : Le café étant le rendez-vous idéologique où chaque dégustation engendrait un fleuve de propos aussi vacillant que leurs orateurs, l'alcool qui faisait pourtant de nous peuple de travailleurs, des gens meilleurs peut-être, quand il nous unifiait dans un rêve qui ne durait que le temps de l'effet du pastis et du rouge. On avait pris une ratatouille en 1974 , Giscard était passé avec le monopole du coeur, on comptait bien se rattraper en 1981 avec François M., Georges M. et le programme commun. Lulu était pris dans un tourbillon, un jour il me parla de mademoiselle C une jeune étudiante, une lettrée, maitrisée, agrégée et là j'ai compris que mon père partait pour des contrées inconnues et lointaines dont parfois on ne reviens pas. Mademoiselle C prenait tout l'espace de sa vie cachée, quand il allait la rejoindre rue Lecourbe, il retrouvait des sensations qui pensait pas revivre à son âge, les démons de midi viennent s'en qu'on s'y attende et ils vous casse la boussole à en perdre la tête en même temps que le nord, le miroir que le diable vous tend, bien que déformé vous donne envie d'y croire. Les voyages de Lulu dans ses montagnes russes s'accentuaient et ses absences à la maison aussi. Maman était trop fatiguée , après des opérations des dents à répétitions , elle est partie quelques temps en convalescence. Pendant ce temps là Lulu à décider de rompre avec Hélène et Jeanine. C'est un soir que j'ai décider d'annoncer à mes parents que je voulais être comédien, je devais sentir que les choses finiraient mal, il fallait que je bouge, que je prenne position quand à mon avenir de façon ferme et définitive, mes parents furent d'accord, Francis poursuivait ses études supérieures d'art à Chantilly. Lulu débarrassé de ses maîtresses respirait mieux et maman avait repris le travail ,et elle reçu des appels anonymes, cela avait pour conséquence de mettre une sale ambiance à la maison. Après avoir enterré De Gaulle en 1970, Pompidou lui avait succédé, s'était éteint gonflé de cortisone et enfin Giscard depuis les diamants de Bokassa avait un sacré trou dans son électorat, on savait que la France avait envie de faire table rase d'un passé de droite qui avait trop duré et que la gauche menée par cet ancien garde des Sceaux, le grand François avait une sérieuse chance de l'emporter. Le début d'une histoire allait marquer la fin de la nôtre. Voilà, c'était fait : " Je demande le divorce, maintenant je ne veux plus te voir jamais va t'en ,tu me dégoûte et vas retrouver ta salope !" Lulu avait quitter les lieux sans réclamer son reste. Ce fut une période longue et décousue. Ils ont vendu la maison, ils ont fait les comptes et Lulu est parti s'en rien la queue entre les jambes avec ses clés de voiture et sa liberté. Maman s'est acheté un petit appartement à Fresnes . Après la victoire de la gauche, Lulu a quitté le parti communiste, il s'est installé dans le Lot et s'est engagé chez les écologistes. Quand Maman appris la naissance de ta fille Ophélie, elle dit " J'ai souffert mais aujourd'hui c'est ton père qui va souffrir et la pauvre petite aussi." Ophélie a grandi et Catherine a travaillé pour un député, un radical de gauche  ; tu étais devenu un homme de l'ombre et femme au foyer c'était pas ton truc. Ca sentait la tisane et toi tu as commencé à sentir les effets du temps et de tes excès, tu avais des problèmes d'argent , de santé, de reconnaissance et le tout cumulé faisait de toi un animal difficile à maîtriser . Et comme tu continuais à faire ménage à trois avec les tranquillisants et l'alcool , ça a tourné au vinaigre , tu as fait un infarctus . Le jour où la nouvelle est tombée; tu avais divorcé de Catherine; pendant ta deuxième hospitalisation à Toulouse, la nouvelle n'a pas l'air de surprendre Maman, elle n'a pas manqué de me dire : " Tu vois, j'te l'avais bien dit, elle a largué son vieux !"Tu divorçais pour la deuxième fois et ça n'avait rien de rigolo, au téléphone tu m'as dit " oui on divorce, je suis avec Géromie  maintenant , je l'ai rencontré à l'hôpital, elle aussi elle a eu un infarctus . Tu t'es donc installé dans la région de Narbonne , chère à ton coeur à cause de Charles Trenet. Tu vivais donc en paix avec ta troisième femme dans cette région chantante et tu semblais couler des jours paisibles bercé par le vent de là bas. C'est à Bangkok que j'ai reçu un coup de fil de Francis : Tu étais tombé mon Lulu en glissant du lit sur le sol tout bêtement, une mauvaise chute, et on t'avais transporté d'urgence ; en fait tu étais déjà mort à l'hôpital. Aujourd'hui , nous sommes réunis à Wissous pour ton dernier voyage dans la section 7. Je voulais te dire que quand tu es mort , Michou à perdu son mari , elle était en deuil pour de vrai, , elle était libre et profondément elle même, nue de toute rancune. Toute sa vie était là présente , car même après le divorce, après t'avoir aimé autant que détesté, tu étais resté le seul homme de sa vie, sa seule histoire d'amour et, j'ai la faiblesse de croire qu'il en étais de même pour toi. Quelques années plus tard, Michou est partie elle aussi. Vous êtes morts de la même façon , vous êtes tous les deux tombés sur le sol et vous vous êtes brisés , après deux crises cardiaques pareil. 

lundi 18 août 2025

Une histoire d'hommes et de métaux de Louis Hauser


 En 1907, à la mort de leur père , deux frères reçoivent un petit capital en héritage. Ils décident alors de s'associer et d'investir leurs fonds dans une affaire de négoce; ils sont jeunes moins de 25 ans mais impatients d'entreprendre et de réussir. Tous les deux ont une formation technique; l'aîné Adrien Duval est diplômé de l'Ecole Centrale de Lyon et son frère Henri est licencié en Sciences. Ils ont hâte de monter dans le train de l'aventure qui commence à bouleverser la société industrielle et dont l'automobile est le plus beau symbole. Cependant les deux frères sont conscients de leur inexpérience et souhaitent s'associer avec un homme mûr, riche en relation et capable d'apporter des capitaux qui s'ajouteraient  à leurs propres fonds; ils s'adressent à un cabinet spécialisé dans le rapprochement d'entreprises; c'est ainsi qu'ils entrent en contact avec un certain Pierre François Marie Aubert un homme d'envergure, de dix ans leur aîné, ancien élève de l'école Polytechnique, qui possède déjà un fond de commerce . Ce modeste établissement vend des limes, des outils et débite des barres d'acier. Les trois hommes décident de s'associer et c'est ainsi qu'est créée  le 2 décembre 1907  la société en nom collectif " Aubert et Duval frères" au capital de 200 000 francs de l'époque environ 500 000 euros d'aujourd'hui. Le magasin d'acier et d'outillage, exploité désormais par les trois associés connaît dès l'origine une belle prospérité. Les centaines d'ateliers de mécanique implantés dans l'est de Paris particulièrement dans le  IIème arrondissement préparent l'avènement de la belle mécanique, celle qui usinera demain de nouveaux matériaux, aciers spéciaux et alliages légers. Mais l'ambition des nouveaux associés dépasse largement le simple commerce de coupe d'acier; leur objectif est de négocier avec les firmes étrangères de fructueux accords de représentation exclusive. Les trois hommes se sont répartis les tâches, en fonction de leur qualités respectives ; Adrien, homme de rigueur, pétri de bon sens, sectaire par goût prend rapidement de l'ascendant sur les associés, il devient chef de maison, ayant l'œil à tout manageant le personnel critiquant s'il le faut les excès d'Aubert et Henri Duval ; ces deux là ne sont à l'aise qu'à l'extérieur de l'entreprise. Henri est présent chez les clients, à l'atelier ou sur la table de dessin à conseiller ses amis techniciens sur le choix des matériaux et des processus de bonnes opportunités. A 40 ans l'homme aime séduire, c'est un beau parleur en société, il sait négocier un contrat à son avantage, il adore le monde , brille dans les salons, courtise les femmes; le contraire de la vie monacale et austère qu'Adrien s'impose à la tête de la société. En fait les trois hommes sont aussi différents qu'il n'est possible ce qui qui les conduira parfois à des empoignades mais leur diversité constitue une chance formidable pour l'entreprise. Chacun est derrière son fourneau, Aubert dans le grand monde, Henri Duval chez les mécaniciens, Adrien à la maison, gardien de l'ordre et de la raison. Le jour vient où les efforts de Pierre Aubert portent leurs fruits: un excellent accord de représentation est négocié avec la firme anglaise John Brown , champion du monde des aciers spéciaux. A la veille de la première guerre mondiale les Anglais sont incontestablement les rois de l'acier, leur avance sur leurs concurrents européens est considérable, ils sont les seuls à fabriquer des aciers alliés de qualités, le plus beau fleuron de la sidérurgie britannique est sans contexte la firme John Brown de Sheffield qui vend ses produits dans le monde entier. Ses activités sont multiples, la firme exploite entre autres de puissants chantiers navals, ayant construit notamment le paquebot Lusitania de 33 000 tonnes torpillés en 1915 par les Allemands. Il n'a pas échappé à Pierre Aubert que l'entreprise de Sheffield n'avait pas encore d'agent en France et il décide de tenter sa chance. Après de multiples entretiens, John Brown finit par accepter d'accorder à " Aubert et Duval Frères" la représentation exclusive en France de la gamme complète de leurs aciers. La première page de l'entreprise est tournée; le contrat liant l'entreprise des Duval à John Brown est à peine signé que la guerre menace. L'Angleterre comme la France s'empresse de réarmer ,la guerre finit par éclater; les hommes sont appelés au front et aussi Pierre Aubert et Henri Duval. Le premier capitaine d'artillerie est mobilisé dans le service automobile de l'armée; le second adjudant est appelé à rejoindre la 2ième armée Bar le Duc si bien qu'Adrien Duval reste seul aux commandes de la jeune entreprise. Pendant quatre ans, ils sont devenus des producteurs d'acier contraint à alimenter en priorité le formidable appétit des industries de guerre. De cette période Adrien tire la leçon que pour prospérer il faut rejoindre le club très fermé des producteurs et ne plus se contenter de faire commerce des autres. Il ne tardera pas, à mettre les faits en harmonie avec sa conviction. L'idée d'Adrien est de conserver le précieux accord commercial signé avant la guerre avec John Brown tout en mettant un pied dans le processus industriel. Adrien Duval veut disposer d'une petite forge, d'un atelier de traitement thermique et d'un laboratoire de métallurgie pour procéder à des expertises, faire des essais, conseiller la clientèle. Dans ce but, la société acquiert dès 1919 un vaste terrain à Gennevilliers, dans la banlieue nord de Paris. Cette première tentative industrielle ne rencontrera pas le succès , malgré de bonne commandes de l'industrie automobiles pour des pignons et des arbres forgés, le chiffre d'affaire demeure insuffisant et deux ans après sa création, l'atelier ferme par les associés de Fornop. Cependant l'usine ne meurt pas pour autant, car le dépôt d'acier connaît un développement rapide. L'achat du terrain de Gennevilliers s'est révélé une excellente affaire et son étendue va permettre au fil des ans, l'implantation de nouvelles installations industrielles : recuit traitements  thermiques, fonderie, étirages, rectification... Aubert et Duval sont décidés à se libérer de la tutelle de leur fournisseur anglais, à produire leurs propres aciers , à maitriser leur qualité à devenir enfin de vrais industriels . Pour cela il faut bâtir une autre usine, leur choix se porte sur une usine appartenant à la " Société Electrométallurgique d'Auvergne, l' EMA " elle est implantée en pleine montagne sur le territoire de la commune des Ancizes . Elle dispose de fours électriques qui intéresse vivement les Duval , car ils pourront grâce à eux élaborer leurs premières coulées d'acier. C'est en 1926 Qu'Aubert et Duval deviennent locataire de l'Usine des Ancizes, elle n'en deviendra propriétaire qu'en 1939.De 300 ouvriers en 1930 , l'effectif de l'usine des Ancizes double en quatre ans en passant à 600 en 1936 , de nouveaux fours sont construits, une puissante forge est crée, les laminoirs sont modernisés, elle produit tout une gamme d'aciers spéciaux inspirés de ceux des Anglais, destinés pour la plupart aux constructeurs automobiles . André Citroën confie  la quasi-totalité de ses besoin à Henri Duval. En  1932 Pierre Aubert négocie avec Krupp la cession d'une licence exclusive relative à un procédé de durcissement superficiel des aciers par apport d'azote. Ainsi naît  chez les Aubert une activité nouvelle, la nitruration . Dans le même temps, le siège social est transféré à Neuilly, un vaste bâtiment y est construit il permet d'accueillir un personnel commercial de plus en plus nombreux pour satisfaire les besoins de la clientèle. En seulement 10 ans Aubert et Duval est devenu une société industrielle respectée par ses clients , jalousé  par ses concurrents . Elle dispose d'un appareil productif puissant , couvrant tout une gamme des activités métallurgiques que les moyens de l'usine de Gennevilliers complétant ceux des Ancizes ; et pourtant cette métamorphose a dû encaisser des variations brutales de conjoncture peu favorable aux affaires. La dépression sévit  plusieurs années et culmine en 1936 alors que la France se met en grève ; l'usine des Ancizes n'est pas épargnée et reste fermée une quinzaine de jours. La retentissante faillite de Citroën  plonge Aubert et Duval dans une délicate situation financière. Les affaires reprennent en 1937 et 1938 car la guerre menace et la France réarme dans l'urgence, ils tournent à plein régimes, alimentent de ces aciers tous les programmes militaires. Hélas la défaite de 1940 met un terme brutal au plein emploi des hommes et des machines. En juin 40 les Allemands foncent sur Paris, les usines parisiennes travaillant pour la défense nationales sont invitées à quitter la capitale ,malgré les pressions de l'occupant, l'usine ne livre ni aciers, ni ouvriers réquisitionnés par le STO, les installations sensibles sont sabotées par la résistance avec la complicité de la direction de l'usine. Adrien Duval donne l'ordre d'évacuer l'usine de Gennevilliers et le siège social puis de gagner l'Auvergne , l'usine des Ancizes constitue un  solide point d'appui. Très vite les Allemands exigent d'Aubert et Duval des fournitures d'aciers pour alimenter leurs industries de guerre, les Duval refusent énergiquement de collaborer avec l'ennemi et les rapports se tendent entre l'usine des Ancizes et les nazis en raison de sa fabrication sensibles elle constitue une cible privilégiée par les Allemands qui la bombarde le 10 mai 1940. La libération de la France en 1944 met fin au cauchemar mais laisse Aubert et Duval en piteux état. Pendant toute la durée de la guerre Pierre Aubert demeure aux Etats Unis, où il avait crée en 1940, la société Nitralloy, la vocation de celle-ci était d'exploiter outre atlantique le procédé de nitruration  dont le brevet  avait été acquis de Krupp quelques années plus tôt. La guerre terminé  Pierre Aubert choisit de s'établir définitivement aux Etats Unis et déclare aux Duval son intention de se retirer de la société qu'il avait crée avec eux quarante  ans plus tôt . Aux fils d'Adrien pour moitié et pour moitié  à Jean . La société s'appellera désormais " Anciens Etablissements Aubert et Duval AHR ) successeurs " Le départ de Pierre Aubert donne aux Duval la totale maitrise de l'entreprise, dans le fond ils ne sont pas fâchés, ils n'aiment pas composer avec des tiers, négocier sans cesse des décisions partager le pouvoir. Les Duval sont désormais maîtres chez eux, ils peuvent conduire les affaires comme ils l'entendent. Et puis des forces nouvelles s'apprêtent à doper l'entreprise; l'arrivée des deux jeunes fils d'Adrien, tous les deux capables et travailleurs est porteuse d'un immense espoir pour l'avenir Aubert Duval . La guerre avait gravement dégradé l'outil industriel, la reconstruction à mobiliser toutes les énergies. L'effort réalisé par les Duval est alors considérable, un premier four à arc d'une capacité de 45 tonnes est mis en service à l'aciérie en 1963. Deux ans plus tard est installés aux Ancizes un premier four à induction sous vide pour répondre aux nouveaux besoins de l'aéronautique. En 1972, le laminoir est équipé d'une cage trio, la même année est mise en service aux Ancizes une presse à forger de 45 000 tonnes entièrement automatique. L'introduction des nouveaux dirigeants se fait progressivement dans des fonctions subalternes pour commencer . Des quatre  jeunes Duval, trois sortent d'écoles d'ingénieurs, le quatrième  d'une école de commerce . Leurs introductions dans la société est programmée comme suit : - 1er novembre 1966 Patrick Duval, fils de Robert, le 1er août 1972 Edouard Duval fils de Robert, le 1er mai 1973 Georges Duval fils de Jean , le 12 mai 1975 Camille Duval fils de Robert. En janvier 1984, les Duval décident de créer une société industrielle au nom de Aciéries Aubert et Duval ( AAD) reprenant les actifs de l'ancienne société familiales, dans le même temps est née une société holding baptisée Aubert et Duval. Lorsque le programme Concorde est lancé, aucune presse en Europe n'est capable de matricer les pièces du train d'atterrissage. Ainsi naît le projet de commander une presse géante aux Russes qui serait financé par le Creuset Loire; Aubert et Duval ne peuvent se trouver écarté de ce projet, sous peine de devoir renoncer à fournir ses aciers à l'aérospatiale. Il accepte donc d'entrer pour 13% dans le capital d'Interforge, ce qui lui confère un choix d'usage de même pourcentage. Le même raisonnement conduit Aubert et Duval en 1987, à se ménager un droit d'usage sur le grand laminoir à frettes de Dembiermont seul capable en Europe de produire des couronnes de structure de la fusée Ariane 4 . Une autre préoccupation commerciale , celle là pousse les Duval à financer une entreprise  étrangère , pour pénétrer plus largement le marché des motoristes américains, ils prennent le contrôle également en 1987 de la société américaine Special Metals fabricant réputé de superalliages pour les turbines d'avion. Georges Duval lance un programme de formation sans précédent pour améliorer le potentiel des hommes au travail et valoriser leurs efforts, il lance un vaste plan de formation tous azimuts. La doctrine de la " Qualité Totale" implique des enseignements nouveaux. On ne mesure plus la qualité sur le produit fini mais sur tous les actes élémentaires administratifs et productifs qui se succèdent en amont au produit fini. Désormais , tout collaborateur, quel que soit son grade ou sa fonction est devenu un acteur de qualité entièrement responsable de son travail. L'objectif est d'offrir à toutes les catégories de personnel une mise à jour de leurs connaissances , afin d'améliorer leurs capacités individuelles , mais aussi inciter à remettre en cause leurs habitudes de travail. Les cadres apprendrons avec profit les méthodes modernes de communications et d'échanges avec leur personnel. En collaborant avec l'Education Nationale , Georges Duval prends la tête de la croisade pour la formation qualifiante. Le 10 juin 1992, il préside aux Ancizes une émouvante cérémonie au cours de laquelle sont honorés les quatre premiers stagiaires qui reçoivent le diplôme du CAP des mains des autorités de Riom . A cette date 32 salariés sont engagés dans le processus de la formation qualifiante. Pour marquer tout l'intérêt qu'il porte à l'amélioration des connaissances, Georges fait construire aux Ancizes en 1992 un nouveau centre de formation offrant de vastes salles et un amphithéâtre. En 2001 on assiste à une chutes des commandes de 30% l'aéronautique sombre dans la dépression et les marchés des turbines tombent en chute libre; Aubert et Duval  est conduit à réduire ses effectifs essentiellement par la voie des pré-retraite et le jeu de la mobilité interne. A l'annonce de ces mesures, les sites d'Issoire et des Ancizes sont investis en avril 2003 pour une grève qui affaiblit la position commerciale de l'entreprise. A partir de 2005, la reprise des affaires particulièrement dans l'aéronautique, regarnit les carnets de commande, met fin à l'agitation sociale et annonce une nouvelle période de prospérité. Alors que beaucoup s'interroge sur l'avenir de l'industrie française  et redoutent des délocalisations tueuse d'emploi, une nouvelle usine est inaugurée à Pamiers, le samedi 20 octobre 2007 et pas une petite usine !Elle est implantée sur un terrain de 46 000 m2 et représente un investissement de 100 millions d'euros ; la nouvelle usine comprend un ensemble complet de production de pièces matricées en superalliages et allonges de titane, autour d'une presse de 40 000 tonnes et d'un laminoir à frettes entièrement automatisé. L'essentiel de la production porte sur les pièces de moteurs d'avions en superalliages dont le matriçage exige de très fortes puissances et une parfaite maîtrise des vitesses de déformation. Un tel investissement lourd est réalisé pour une longue période, au moins 50 ans. Il symbolise la volonté d'Aubert et Duval de relever les défis et de poursuivre sa croissance mondiale. Le président Georges Duval dans son discours d'inauguration affirme avec chaleur et foi en l'avenir et invite les personnels à se mobiliser pour le progrès " Rien ne nous sera donné, nous ne pouvons compter que sur nous-même" C'est à Monsieur Jean -Baptiste Sans que l'on doit la création en 1817 d'une première usine métallurgique à Pamiers; il s'agit d'un établissement modeste installé sur la promenade des Carmes occupant une trentaines de compagnons. L'idée fondatrice est d'utiliser les eaux abondantes du site comme force motrice et comme matière première, d'une part l'excellent minerai de fer de Rancié exploité depuis le13 ième siècle dans la vallée ariégeoise du Vicdessos . L'exploitation de l'usine Sainte-Marie débute le 23 décembre 1820 et avec elle l'histoire de l'usine de Pamiers , le premier atelier est équipé d'un four à cémentation pour l'élaboration de l'acier d'outillage et six fours de chauffe et six martinets de forge. Pour favoriser la croissance de son usine , Monsieur Sans s'associe sans tarder avec Monsieur Augustin Abat , homme d'expérience propriétaire d'une forge et avec Monsieur Morlière notaire à Pamiers .Les produits fabriqués sont des outils de coupe, des limes et du matériel agricole. La réputation de la forge de Pamiers conduit l'arsenal de Lorient à lui confier des commandes d'armement. En 1825, l'usine emploie une soixantaine d'ouvriers, c'est alors que Monsieur  Sans décide de se retirer des affaires, vendant ses parts à ses deux associés. Dès 1830, la nouvelle société ABAT , mais elle doit affronter les difficultés économiques. Un certain Monsieur Palotte rachète l'usine en 1862, puis elle prend le nom de "Société Métallurgique de l' Ariège" en 1867 s'étendant sur 6000m2 ; elle est équipé de 12 fours à puddler, 7 fours réverbères , 4 trains de laminoir et 4 pilons de forge. On abandonne le moulin et ce sont les machines à vapeur qui fournissent l'énergie aux machines, cet équipement est complété en 1881 par l'installation d'une fonderie d'acier, la fabrication est très diverses, rivets, boulons, essieux pour l'artillerie, pièces de chemin de fer et surtout ressorts de voitures et de wagons. En 1880, l'usine produit 22000 tonnes de produits finis ou semi -ouvrés et emploie 1 000 personnes. L'avènement de l'électricité au début du 20 ième siècle permet d'augmenter  sensiblement la puissance de l'usine. Cinq petites centrales sont installées au fil de l'eau, en amont de Pamiers, les trains des laminoirs sont électrifiés dès 1905. Une grande crise sociale épuise l'entreprise, les ouvriers mécontent profite du 1er Mai 1905 pour défiler dans les rues de Pamiers en réclamant des augmentations de salaires , l'usine reste ferme et refuse toute révisions de salaires jusqu'à licencier des grévistes. L'agitation reprend en  Juillet 1906 ce sont les puddleurs qui réclament la journée de 10 heures et le repos du dimanche. Le 17 octobre la direction se résout à proposer une augmentation de 5% des salaires, la journée de 10 heures et le repos du dimanche. En 50 ans, l'usine de Pamiers est passée de main en main subissant les contraintes restructurations successives ayant marqué l'histoire de la profession dans les périodes difficiles. Son mérite est d'autant plus grand d'avoir réussi à se maintenir à flot dans les périodes difficiles et d'avoir su renouer aujourd'hui  avec la prospérité. Jusqu'en 1989 Pamiers connaît le plein emploi grâce à l'aéronautique et à l'énergie malgré la crise conjoncturelle des années 1987 et 1988...En 1999 la société SIMA intègre le groupe ERAMET formant la branche ERAMET ALLIAGES. Deux ans plus tard, les sociétés Aubert et Duval et HTR fusionnent pour devenir "Aubert et Duval  Holding" puis sera simplement appelé Aubert et Duval AIRFORCE . Pamiers , Issoire  et Interforge donne des ailes à l'Air bus. L'éclisse est la première pièce de l'avion réalisée avant toutes les autres, bien souvent avant même que le programme ne soit officiellement lancé ( sans elle pas d'ailes ! ) La concession de l'éclisse elle même  et de l'assemblage est spécifique de la technologie AIRBUS très différente de celle de Boeing ; elle conduit pour les gros porteurs à un profil géométriques très spectaculaire à la fois long et très mince , avec des sections en croix ou en té et des largeurs elles aussi respectables jusqu'à plus d'un mètre. Mais c'est la longueur de la pièce qui bat les records : il s'agit de raccorder l'aile de fuselage et dans le cas de l' A 380 les huit mètres ont été largement dépassés établissant un record du monde . Ce fut donc un défi aux multiples facettes que les équipes de Pamiers, Issoire et Interforge eurent à résoudre dans des temps  très limités. Aubert et Duval exerce aujourd'hui ses activités sur 7 sites industriel en France et en Chine, Gennevilliers, les Ancizes ,Issoire, Interforge Imphy Firminy Pamiers, Airforge, Heyrieux. Le premier défi auquel se trouve confronté Georges Duval et son équipe est de poursuivre l'humanisation d'un ensemble industriel, d'une puissance jamais atteinte en France dans le domaine des aciers spéciaux et des alliages. Le problème s'avère complexe du fait des usages et des traditions enracinés dans les différents sites. L'objectif est de bien renforcer la vocation de chaque usine du Groupe en privilégiant son coeur de métier, en valorisant ses compétences, le talent et l'initiative des hommes et des femmes de l'entreprise. Nul ne doute de la capacité de l'équipe de Direction avec Georges, Edouard et Cyrille de poursuivre l'œuvre entreprise en bâtissant un groupe bien charpenté, harmonieux capable de tenir tête à l'innovation, de la qualité du service et des prix. un nouveau centenaire s'ouvre à Aubert et Duval sous les meilleurs auspices. La belle aventure industrielle continue . L'histoire est morte, penseront certain, à quoi bon la sortir de son sommeil, seul l'avenir est passionnant! En fait, passé et avenir sont liés l'un à l'autre comme le sont la racine et la fleur d'une plante; celui qui coupe la racine ne verra pas la fleur s'épanouir. cultiver ses racines ce n'est pas tourner le dos à l'avenir, c'est mettre l'extraordinaire expérience acquise au service du progrès : on ne crée rien à partir de rien. Cultiver ses racines , c'est prendre conscience du chemin déjà accompli, en tirer de la fierté et nourrir  l'audace de faire encore mieux demain qu'aujourd'hui .Une belle ambition partagée par tous les collaborateurs D'Aubert et Duval, convaincus d'avoir à vivre une passionnante aventure d'hommes et de métaux vécue depuis le néolithique par leurs aïeux .