lundi 23 mai 2022

Les fossoyeurs de Victor Castanet





Journaliste et citoyen , je n'ai aucune difficulté avec le fait que de grands groupes privés gagne de l'argent dans un secteur comme celui de la prise en charge de la dépendance . Ce livre vise à mettre en lumière les pratiques douteuses d'une entreprise devenue trente ans après sa création le numéro un mondial du secteur des Ehpad (établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes ) et des cliniques . Un groupe qui gère aujourd'hui plus de 110 000 lits répartis dans plus de 110 établissements , sur 23 pays et trois continents. Une société qui ambitionne à court terme , de faire son entrée dans le CAC 40 : ORPEA . Il s'agit également de pointer les responsabilités du système de santé français et tout particulièrement des autorités de contrôle, en premier lieu des agences régionales de santé (ARS) qui à bien des égards , ont failli à leurs missions premières : s'assurer de la bonne utilisation de l'argent public et surtout protéger nos aînées . Cette enquête s'appuie sur ces entretiens , dont plus de 200 ont été enregistrés, et surtout un grand nombre de documents qui m'ont été transmis : les mails, des photos, des vidéos, des enregistrements, des documents médicaux, des documents comptables interne au groupe, des comptes d'emplois, des conventions tripartites, des décisions de justices, des rapports de l'inspection du travail ou des comptes rendus du contrôle de conseil départementaux . Si ce récit prend appui sur un établissement Les Bords de Seine situé à Neuilly sur Seine (Haut de Seine) mon enquête m'a conduit à couvrir une part non négligeable du territoire français. Je me suis rendu à Paris , dans les Hauts- de- Seine , le Finistère, la Vienne, L'Yonne, L'Hérault ; la Sarthe, La Loire-Atlantique, le Lot et Garonne , L'Aisne , la Marne , la Gironde, les Bouches du Rhône , le Vaucluse, le Tarn et Garonne , les Vosges en Corse et également au Luxembourg . Cette enquête , que j'ai mené pendant de long mois par temps calme, a été percutée au printemps 2020 par la crise du Covid-19 . Sûrement y a -t-elle alors trouvé un sens supplémentaire. Durant cette pandémie, qui a causé plusieurs dizaines de milliers de morts en Ehpad , les faiblesses du système de santé français et l'opacité de certains grands groupes privés ont éclaté au grand jour. Malheureusement, ces failles étaient présentes depuis bien trop longtemps et laissaient entrevoir un tel drame. Saida Boulahyane presse le pas, il est 7H15 et, dans quelques minutes, elle commencera sa première journée de travail pour le groupe ORPEA . Depuis près de dix ans elle est auxiliaire de vie et elle a tout connu: Les Ehpad vétustes et souffreteux de banlieue parisienne à 1.800 euros par mois , les milieux de gamme à 2.500 euros , de bien meilleure tenue les premium à 4.000 euros , ou l'on prends soin des apparences. Mais lorsqu'elle se retrouve face à cet imposant bâtiment de sept étages aux larges balcons, colonnades et palmiers d'accueil , elle a le sentiment de passer dans une autre catégorie. Au delà de l'image les Bords de Seine  comme tous les établissements au groupe doivent rapporter de l'argent. Les tarifs des chambres comptent parmi les plus élevés de l'hexagone . Au Bords de Seine , la chambre d'entrée de gamme , d'une vingtaine de mètre carrés coûte près de 6.500 euros par mois et les tarifs grimpent jusqu'à 12.000 euros pour la grande suite avec salle de bains et dressing 380 euros par jour et par personne, soit six fois le tarif moyen d'un Ehpad . Pourtant à ce prix là tout n'est pas compris , il faut encore payer l'accès Internet ( 25 euros par mois) les appels téléphoniques (0,15 centimes l'unité, l'entretien de votre linge, le coiffeur ou encore la pédicure. Seule les grandes fortunes françaises et internationales foulent ces moquettes épaisses .Les plus célèbres Mme Cartier , une excentrique  princesse ,Françoise Dorin , femme de lettres et d'esprit, amoureuse éperdue de Jean Piat ,on y retrouve aussi d'anciens journalistes, d'ex haut fonctionnaires ou des proches de membres éminents de la politique française . Mais en ce milieu de juin 2016, lorsque Saida Boulahyane foule pour la première fois ce tapis rouge , aucune personnalité ne se profilent à l'horizon , lorsqu'elle arrive au quatrième étage , ou l'aide soignante de nuit l'attends pour la relève ; au niveau  quatre les portes s'ouvrent  sur un autre monde ; en un instant le paradis s'est transformé en enfer; " je n'avais  rien vu de tel; j'ai 54 ans , de l'expérience dans de nombreux groupes Laurent Garcia , cadre infirmier confirme aussi les mois terribles qu'il à passés aux Bords de Seine , il m'alerte sur de nombreux cas de maltraitance , une gestion du personnel alarmante , des protocoles médicaux non respectés, des économies de bout de ficelle à tous les étages, le tout piloté par une direction cynique , en sa qualité de cadre infirmier , c'est lui qui évaluait les besoins en protections (couches) , en pansements , petit matériel médical, compléments alimentaires, gants de toilettes ...Mais ce n'était pas lui qui décidait : Bien sûr que je me battais pour mes soignants et les résidents, le combat était perdu d'avance, glisse t-'il désolé ; je n'avais droit qu'à une commande par mois et la plupart du temps elle était validée par le directeur d'exploitation puis revue à la baisse par la directrice coordinatrice qui écoutait sûrement les consignes du directeur de la division Iles de France rien ne passait s'en sa validation ; on n'avait aucun stock ; et on ne pouvais commander que le 25 du mois ,alors presque chaque mois , la dernière ou la première du mois suivant on se retrouvais en pénurie de couches .Il y avait alors toutes les aides soignantes qui accouraient dans mon bureau pour se plaindre, je comprenais leur colère , que pouvais je leur dire ? Je me rendais au septième étage du  bâtiment pour s'expliquer avec la directrice coordinatrice qui était dans sa tour d'argent et je poussais une gueulante , c'est d'ailleurs pour ça que l'on ma remercié à la fin ; elle me demandais de me calmer et ne faisait rien .Saida Boulahyane  me détaille les conséquences de ce rationnement ; une toilette était prévue le matin et une autre à 14 heures , puis il fallait attendre le soir , si l'un de ses protégés faisaient sur lui l'après-midi, elle était contrainte de le laisser dans ses excréments pendant plusieurs heures  peu importe l'odeur, les conséquences sur sa santé et son bien être, elle évoque ainsi un pensionnaire atteint du trouble de comportement  et d'excès de violence en train de tapisser les murs de sa couche pleine ivre de rage et de désespoir, elle raconte s'être retrouvée une fois à nouer des serviettes de bains à plusieurs pensionnaires, en guise de couches faute de mieux, la pénurie était si fréquente que des familles avaient décider d'acheter elle même les protections de leurs parents alors qu'elles versaient plus de 10 000 euros par mois, comment expliquer qu'un groupe international comme ORPEA rogne sur ce qui est pourtant la base du bien être d'une personne âgée les protections urinaires ! Si je disais quelques chose , j'avais l'impression d'être l'emmerdeuse du service; même l'alimentation était rationnée, au petit déjeuner deux biscottes s'ils en voulaient une troisième, ce n'était pas possible , c'est arrivé souvent qu'on n'avait pas de lait le matin ou pas de confiture. J'ai interrogé par la suite trois aides soignantes , dont une déléguée du personnel, un infirmier  qui ont travaillés aux  Bords de Seine à différentes périodes et à différents étages tous ont décrit la même situation. En parallèle des pénuries de matériels , l'autre difficulté majeure à laquelle étaient confrontés ces auxiliaires de vie et ces soignants, c'est le manque de personnels. Lorsque je demande à Saida Boulahyane combien de personnes travaillaient avec elle dans l'unité protégée du quatrième étage , habitée par quatorze résidents aux pathologies complexes et aux comportements instables , sa réponse est édifiante: je n'ose même pas en parler me dit-elle après un long silence, elle confie " nous étions deux en général , mais il m'est arrivée souvent de me retrouver toute seule du matin au soir 7h30 à 19h30 pour les gérer, les changer , les faire manger et ça plus d'une fois . Laurent Garcia  prends le relais  " c'est qu'on me demandait de ne pas remplacer les absences, ça les arrangeait bien qu'il y ait des absents, çà leur permettait d'économiser . Il faut savoir qu'un tiers de ces postes d'auxiliaires de vie et la totalité des postes d'aides soignants ne sont pas payés par les établissements, mais par les dotations publiques. Plusieurs familles dans les années 2016 et 2017 se plaignaient des repas rationnés , parle d'un personnel stressé , de pertes de vêtements, de disparition d'objets, souligne le temps anormalement long aux appels des malades, de soins d'hygiène, des difficultés dans l'administrations des médicaments, des bijoux volés. Madame Rousselle qui a mis sa mère à ORPEA grâce à ses visites répétées, commence à se rendre compte que quelques chose déraille plusieurs fois elle se retrouve face à des pensionnaires abandonnés dans un salon , un couloir , qui appellent à l'aide , au deuxième étage , celui de sa maman il n'y a la plupart du temps qu'une seule  personne pour aider une bonne vingtaine de résidents à manger , cela entraineraient de graves problèmes de dénutrition à la résidence Neuilly sur Seine . Combien de fois les soignantes découvrirent à l'heure de prendre leur service les plateaux-repas du soir pas même entamés , abandonnés çà et là dans le réfectoire par une auxiliaire de vie dépassée. Je vais être informé pour mon enquête de dysfonctionnements plus préoccupants encore qui a lieu à la résidence des Bords de Seine , des affaires qui dépassent le cadre de la maltraitance et ou il est question de vie et de mort , de fin de vie , de souffrances et de silence. Hélène a été immédiatement saisie par la désorganisation de la résidence haut de gamme: le premier jour ou je suis arrivée, on était en 2014, il y avait une grand-mère qui avait été oubliée pendant 48 heures dans sa chambre, ils l'avaient complètement zappée ,elle n'avait ni bouffée ni rien , et le jour suivant il y avait une dame qui avait chuté qui se retrouvait avec plein d'ecchymoses et personne n'avait été informé, ni le médecin coordinateur, ni la famille c'était inacceptable . Mme Bourgat  avait perdu en autonomie et semblait atteinte surtout moralement , pour autant sa situation était comparable à bien d'autres pensionnaires se retrouvant de manière inéluctable à vivre cet état de dégradation ; sa carte vitale avait été confié ainsi qu'une ordonnance à l'agent d'entretien de l'établissement à qui on avait donné pour mission d'aller chercher les traitements; branle bas de combat, Hélène informe immédiatement le directeur de l'établissement; la réponse ne se fait pas attendre , mais ce n'est pas celle à laquelle l'équipe soignante s'attendait ,ce n'est pas le responsable impliquée qui est mis sur la touche mais Hélène , la cadre infirmier serait privée d'une partie de ses accès soins médical  Net Soins ; plusieurs infirmières auraient refusées d'administrer les différents traitements mais elles auraient subi une telle pression qu'elles avaient été contraintes de se soumettre et de procéder aux injections, une chose est certaine , 48 heures plus tard Mme Bougat est déclarée morte . Son fils , encore traumatisé par le départ de sa mère m'affirmera qu'il n'avait jamais été mis au courant de la mise en place de cette procédure extrême et n'avoir jamais formulé le moindre accord . M. Azzoui, Laurent Garcia , et M.Bouchara  ne resteront pas longtemps  en poste aux Bords de Seine ces directeurs cadre infirmier donnerons leur démission ou serons licencié en moins d'un an de prise de service ainsi va la vie aux Bords de Seine . Lorsque l'on me parle pour la première fois de l'affaire Françoise Dorin il me faut avouer que je ne connaissais pas le parcours de cette femme, son histoire d'amour avec Jean Piat débuta quarante cinq ans avant son entrée aux Bords de Seine il venait de quitter la comédie française et elle lui offrit son premier rôle de boulevard  dans une pièce au nom prédestiné "le Tournant" ils ne se quittent plus ; l'animatrice Catherine Ceylac, lors d'un hommage à Jean Piat ,en septembre 2018 eut ces jolis mots " Le théâtre était l'affaire de leur vie ; elle écrivait , il jouait " . " Si vous voulez vous débarrasser des gens que vous aimez à moindre frais , il y a une place de libre désormais au 2èime étage à gauche en sortant de l'ascenseur " ( Avis laissé en avril 2018 sur Google par Thomas Hitsinkidès  l'un de ses petit fils ) Une aide soignante qui passe chaque jour faire la toilette de Françoise Dorin remarque deux semaines après son admission, l'apparition de rougeurs  et le signale à Amandine qui préconise l'installation d'un matelas anti-escarre , l'information sera transmisse à la cadre infirmière , malheureusement la résidence des Bords de Seine ne possède pas de matelas de ce type en stock, quarante huit plus tard , Françoise Dorin peut enfin allonger, son corps meurtri sur un matelas adapté , elle vas hélas être victime d'une double défaillance , le lendemain de la mise en place , l'infirmier se rends compte que le matelas livré est défectueux "ça bipait dans tout les sens !" le matelas n'avait pas gonflé pourtant un matelas anti-escarre ça met vingt minutes à gonfler , on a couru dans la chambre voisine qui était vide où on a pris un matelas classique. Les jours passent et Mme Dorin ne se sent pas bien à partir de là  elle n'a plus voulu s'alimenter , en parallèle , l'état de son escarre , qui se situe au niveau du sacrum se détériore d'heure en heure la plaie devient de plus en plus profonde , pourtant durant plus de dix jours personne ne prendra la peine d'informer la famille ; malheureusement l'escarre ne se résorbe pas et face à cette situation qui empire ,une réunion d'organisation finit par être organisé , le 24 novembre en présence du directeur adjoint et de la psychologue afin que sa fille soit mise au courant ; la cadre infirmier à minimiser les choses et s'est montrée rassurante envers sa fille à cet instant le médecin coordinateur de l'établissement n'avait toujours pas été prévenu , pas plus que le médecin traitant . Les jours passent et le mal devient de plus en plus profond , le 27 décembre Mme Dorin est envoyé à l'Hôpital Beaujon pour valider la pause d'un pansement VAC un dispositif qui aspire les impuretés d'une plaie pendant plus d'une heure sa fille assiste au rendez-vous , ce qu'elle découvre ce matin là , la marquera à vie ; l'infirmière de l'Hôpital soulève le drap , et là je vois un trou béant , au niveau du sacrum plus gros que mon poing , même l'infirmière  aura un moment de recul se dit choquée de l'état de la patiente et invite sa fille à prendre une photo pour conserver une preuve . Sylvie demande en urgence à parler au médecin coordinateur ORPEA , ce dernier ce serait excuser d'emblée  reconnaissant qu'il y a eu des erreurs commises , qu'il n'avait été prévenu que le 12 décembre un mois après l'apparition de l'escarre. Il ne reste que deux semaines à vivre à Françoise Dorin , ce seront quinze jours de souffrances terribles , Mme Dorin ne criait pas, elle m'agrippait le bras à chaque soins au point presque de m'arracher la peau, je voyais dans ces yeux affolés à quel point elle souffrait , elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Le 12 janvier , elle décède après des semaines de souffrances indicibles , à l'âge de 84 ans , sans  un bruit . Malheureusement deux autres résidentes des Bords de Seine ont vécu les mêmes souffrances , le développement d'une escarre jusqu'au stade 4. Les dirigeants de l'histoire d' ORPEA sont peu connu du grand public, son fondateur docteur Jean-Claude Marian, un neuropsychiatre de formation est un homme peu avenant , austère , toujours impeccable dans son costume gris ,il est économe en mots et a le sourire rare . Les témoins du premier cercle évoquent surtout une pingrerie légendaire et un intérêt limité et tardif pour les questions de qualités . Marian adorait raconter sa légende , il avait récupéré une maison de retraite totalement vide , le gros œuvre avait été payés par la mairie, mais lorsqu'il reçu les premières demande de prises en charges , il n'y avait aucun meubles , rien qui ne pouvait assurer la vie quotidienne normale d'un Ehpad , il est allé chez Ikea et je dirai presque que c'était de la cavalerie, mais il n'a pas acheter 100 lits et le mobilier adéquat pour équiper sa maison de retraite ; il a n' acheter seulement 2lits pour accueillir ses deux premiers pensionnaires er avec les revenus issus il a acheter 2 autres lits ainsi de suite jusqu'à arriver aujourd'hui à des dizaines de millions de lits ; c'est du Marian tout craché, il se vantait d'avoir fait un investissement minimum, et l'élément chef, l'ADN,  ORPEA il est vraiment là : réussir à organiser la prise en charge de personnes âgées dépendantes dans le contexte budgétaire le plus restreint possible , lorsque vous avez compris çà , vous avez compris ORPEA ! Cette éthique de l'efficacité au détriment de l'humain s'affine au milieu des années 1990 ; Jean-Claude  Marian s'était associé à un certain Pierre Maillard ils se sont rencontrés dans le courant des années 80 , Jean-Claude Marian avait alors une société spécialisée dans la conception d'établissements de santé , et Pierre Maillard  découvrit le travail de gestionnaire d' Ehpad , ils décidèrent de mettre en commun leurs compétences , et se répartirent les rôles à Maillard le Lyonnais rigoureusement respecté , la gestion opérationnelle des établissements ; à Marian le Parisien visionnaire, la direction stratégique , le travail de développement et la conception des futurs projets immobiliers. durant une petite dizaine d'années le duo Marian , Maillard vas fonctionner à merveille , le nombre d'établissements augmentent mois après mois , et Maillard parvient à imposer une discipline budgétaire tout en laissant de la liberté à ses directrices (à l'époque , ce ne sont que des femmes) Petit à petit les visions des deux hommes divergent, Marian poussé par les banques, cherche toujours plus de rentabilité. Il entends reprendre en main le management de ces établissements et mandate un temps une société de consultants, Euro force , pour optimiser les profits ;les directrices commencent à perdre en autonomie; on leur impose des coupes dans le personnel et de nouvelles techniques de remplissage . Pierre Maillard de moins en moins en accord avec les consignes du siège quitte le navire. Ce nouvel ORPEA , deux hommes vont en être les grands artisans ; il y a d'abord Yves le Masne , bras droit de Marian, il ne prévoit jamais que sa marge puisse reculer ; Yves le Masne  sait donner aux investisseurs ce qu'ils attendent : de la stabilité, de la rigueur et de la croissance . Yves le Masne devenu directeur administratif et financier, passe à l'action, en bon contrôleur de gestion , il veut avoir sous la main , en permanence quasi instantané tous les chiffres chefs de ses établissements , des masses de données se mettent à affluer au siège. Mais il manque pour compléter le trio gagnant , Jean-Claude Brdent , il a le sourire carnassier des personnalités dominatrices , Jean-Claude Marian le nomme directeur d'exploitation d' ORPEA  et il ne laissera rien passer , quand la réforme des 35 heures est passée dans les années 90 Martine Aubry ministre des affaires sociales dans le gouvernement Jospin , les entreprises pour profiter des aides de l'Etat qui accompagnaient la réforme ne devais pas avoir licencié Brdent  donna la consigne de "pousser à la sortie " en moyenne deux employés par résidence sans passer par une procédure de licenciement pour obtenir des aides sans augmenter sa masse salariale ( cette réforme était de lutter contre le chômage) Le système ORPEA va alors prendre de l'ampleur les nombreuses techniques employées par le groupe visant à profiter de l'argent public via quatre biais différents : 1 En dépassant le nombres de lits dans des conditions obscures 2 En réduisant le nombres de postes de soignants et de médecins , pourtant règlementaires; 3 En maximisant le coût de chaque patient pour l'Assurance  Maladie et les Mutuelles : 4 En instaurant des remises de fin d'année ( RFA) sur l'ensemble des produits médicaux payé par l'argent public . Pour un  Ehpad de 100 résidents , le forfait " Soins" est d'environs 70 0000 euros; si votre établissement ne dépense que 60 0000 euros les 15% de RFA s'appliqueront sur cette somme ; et votre siège  ne recevra que 9000 euros de RFA au lieu des 10 500 envisagés . L'autre effet pervers  des RFA c'est donc d'inciter les gestionnaires d' Ehpad  à dépenser le maximum d'argent public , à utiliser toute leurs dotations "Soins" indépendamment des besoins de l'établissement . Le groupe Bastide offre donc la possibilité à des clients de mettre en place des RFA pour qu'ils puissent aussi profiter indirectement de l'argent public , et il leur promet de vider leur forfait "Soins" en acceptant toutes les commandes possibles et (in) imaginable en fin d'année . Ce système ORPEA le mettra aussi en place pour les intervenants  comme les coiffeurs dont le système s'est retrouvé à demandé d'une coupe classique  à 30 euros est passé à 50 euros ; pour les kinésithérapeutes le groupe à exiger qu'ils paient eux aussi une redevance de 10% minimum estimant qu'ils leurs faisaient bénéficier d'une clientèle et que cela avait un prix et le troisième intervenant extérieur dans les  Ehpad est le plus important , il s'agit du laboratoire  de biologie médicale au fil des années ORPEA s'est mis en tête que ses pensionnaires lui appartenaient et qu'il n'étaient pas normal que d'autres en profitent gratuitement . Si des laboratoires voulaient prélever des pensionnaires il faudrait désormais payer , ainsi en 2014 le service achat du groupe à décider de lancer des appels d'offres partout en France pour mettre en place des partenariats avec des laboratoires prêts à payer . Autres méthodes pour remplir les établissements pour toucher le maximum d'argent prendre 20% de personnes handicapées mentales ou physiques dans ces dérives inappropriées à la prise en charge dans un Ehpad ,il y a eu notamment des drames , tels que des agressions envers des résidents atteints d' Alzheimer ayant entraîner des décès suite à des violences physiques sur des personnes vulnérables.  L'autre point essentiel qui rend ce secteur si profitable pour les groupes privé, c'est que cet agrément est totalement gratuit ; l'Etat ne leur demande rien en échange alors même que cette autorisation leur rapporte beaucoup d'argent . Toujours est-il que ni ORPEA , ni KORIAN , ni DOMAST  ni aucun groupes privés n' a jamais payer le moindre centimes à l' Etat en contre partie de centaines d'autorisations d'exploitations qui leur ont été accordées , et ce malgré les milliards qu'ils engrangent chaque année. Aucun des ministres de la Santé qui se sont succédé depuis ls années 90 n'a jamais pensé à remettre en cause ce système ; soit en décidant de le libéraliser totalement , soit en mettent en place une redevance en échange de l'octroi de ces agréments ; c'est le cas de Jean-François Vitoux aujourd'hui à la tête du groupe associatif Arpavie après avoir taclé ses principaux concurrents toujours prompts à se plaindre du montants des subventions qui leurs sont accordées  " il est trop facile , certains qui en font profession depuis plus de vingt ans , de réclamer plus d'argent public " aucune réaction de la part du ministre de la santé à l'époque Agnès Buzyn . Depuis trente ans des jeux d'influences , des affaires de délits initiés à la corruption , des pots de vin , ou encore une  main mise du milieu politique . Durant les années Sarkozy, Mme Bachelot a été nommée ministre de la Santé et des Sports ,mais ce que l'on ne sait pas forcément , c'est qu'elle ne s'occupait pas des questions liées aux grand âge, à la dépendance , aux maisons de retraite , tout un pan de santé lui avait été refusée , ce qui l'avait mise à l'époque hors d'elle . " On m'avait dit : Vous n'avez pas le médicaux social , ça reste chez Xavier Bertrand qui alors était ministre du travail " Je trouvais çà stupide parce que l'on me demandait dans le même temps une réforme la loi " Hôpital " (patient , santé et territoire de 2009 qui à pour but de décloisonner le système santé , et on ne me donnait pas toutes les clefs pour le faire" elle décida d'en parler au premier ministre François Fillon qui ne voulut rien entendre . Si le groupe ORPEA à officiellement sa première maison de retraite en Charente-Maritime en 1989 son premier gros coup , qui va véritablement le faire changer de catégorie s'est déroulé dans l' Aisne au début des années 90 le groupe ne possèdent qu'une dizaines d'établissements dans toute la France ; va obtenir en quelques mois , la gestion de sept Ehpad dans le département d'élection de Xavier Bertrand : à Saint-Quentin, Soissons, Fère-en Tardenois, Château-Thierry, Beaurevoir, Hirson et Tergnier ; sept Ehpad coup sur coup , dont une bonne partie à été financer par un office HLM , pour le groupe s'était une affaire en or.  Au  début de la crise au Covid 19 qui allait être particulièrement meurtrière pour les pensionnaires d' Ehpad ( plus de 30 000 morts ) selon les données publiques de Santé France , le groupe à  beau répéter qu'il avait tout mis en œuvre pour lutter contre la pandémie , les délégués syndicaux se sont plaints , d'un manque important de masques FFP2, de tabliers jetables et de surblouses dans plusieurs  Ehpad ORPEA, notamment aux Terrasses de Mozart à Paris à la résidence Klarène située en Seine et Marne ou encore aux Bords de Seine la luxueuse résidence de Neuilly sur Seine . En pleine tempête du Covid 19 deux des trois principaux dirigeant ont choisit brutalement de quitter le navire ORPEA . Le premier à avoir franchit le cap est le fondateur du groupe Jean-Claude Marian à vendu le 21 janvier 2021 la totalité du solde de ses actions soit 6,3% du groupe et empoché par la même occasion de quoi mettre sa famille à l'abri pendant plusieurs siècles : 456 millions d'euros ! Quelques mois plus tard c'est le numéro deux du groupe l'incontournable Jean-Claude Brdent qui décide d'emboîter le pas au fondateur après avoir travailler plus de vingt trois ans dans le groupe ; M.Brdenk s'est fait élire en mai 2020 vice-président du Synerpa , le premier syndicat des maisons de retraites privées; il pourra donc continuer à influer sur le secteur de la dépendance et à collaborer avec le groupe ORPEA. Le Défenseur des droits privés présidés à l'époque par Jacques Toubon , à quelques mois plus tard remis un rapport accablant sur la gestion des Bords de Seine soulignant un grand nombre de manquements ; il conduit notamment que plusieurs résidents " Ont fait l'objet d'atteintes à leurs droits fondamentaux en raison de leur perte d'autonomie et ont subi des agissements ayant pour effet de porter atteinte à leur dignité et de créer un environnement hostile, dégradant et humiliant ce qui caractérise l'existence d'une discrimination ... Peu importe la dureté de la condamnation , chaque fois que je pense à ces hommes et à ces femmes dont la fin de vie à été  si inutilement douloureuse, de ces économies réalisées sur le dos des pensionnaires, notamment via le système des RFA, auraient permis à ORPEA d'organiser chaque années des séminaires hors de prix où le champagne coulait à flots et où l'on s'assurait de la docilité de centaines de directeurs d'ORPEA en leur offrant les plus grandes stars du moment . Comment a-t-on pu laisser faire cela ? Qui est responsable ? Nous tous d'une certaine manière pour avoir trop longtemps détourné le regard , mais au-delà de cette responsabilité collective , c'est l'appareil étatique , le Système Santé Français qui doit être questionné et remis en cause . Les agences régionales de santé , censées être les garantes de l'uniformatisation de la qualité des soins sur tout le territoire ont failli ; elles ont échouer à s'assurer que l'argent public dont elles étaient responsables étaient utilisés à bon escient. Elles ont échoué à garantir le bien être de nos aînés placé en maison de retraite . L'Etat à tout simplement pas fait le poids face à un grand groupe privé comme ORPEA ; ses agents  ses inspecteurs n'ont eu ni les moyens suffisants , ni les compétences nécessaires pour réaliser des contrôles efficaces des grands gestionnaires d' Ehpad ; ils ont été aveuglés pendant des décennies par des groupes tout à fait conscients de leurs supériorité. Alors que je mets un terme à cette enquête qui m'a tenu en haleine pendant près de trois ans j'ai été le porte voix de centaines de personnes qui ne supportaient plus de voir ce modèle destructeur prospérer. Des auxiliaires de vie , des aides soignants, des infirmiers, des cadres de santé, des directeurs d' Ehpad , des familles de pensionnaires, des apporteurs d'affaires, des salariés du siège, des élus du personnel, des dirigeants de grands groupes privés, des fonctionnaires de l'Etat et d'anciens ministre de la Santé.    



 

jeudi 21 avril 2022

La vie secrète des arbres de Peter Wohlleben

 


     


Quand j'ai commencé ma carrière de forestier , j'en savais à peu près autant sur la vie secrète des arbres  qu'un boucher sur la vie affective des animaux. la sylviculture moderne produit du bois , en d'autres mots elle abat des arbres puis replante des jeunes plants . La lecture des revues spécialisées permet de comprendre que la bonne santé d'une forêt n'a d'intérêt que dans la mesure où elle participe d'une gestion optimale . Cette perception suffit également au quotidien du forestier qui finit par avoir une vision déformé des choses . Une large part de mon travail consistent à estimer les qualités intrinsèques ou la valeur marchande de centaines d'épicéas, de hêtres, de chênes ou de pins , je ne voyais les arbres que sous cet angle. Il y a une dizaine d'années , j'ai commencé à organiser des stages de survie en forêt et des circuit " cabanes forestières "pour le public. Vinrent ensuite la création d'un cimetière forestier naturel et le la mise en réserve de bois vert où la nature allait pouvoir reprendre ses droits. Les nombreux échanges que j'ai pu avoir avec les visiteurs ont corrigé mon regard sur la forêt . Quand on sait qu'un arbre est sensible à la douleur et a une mémoire , que des parents arbres vivent avec leurs enfants , on ne peut plus les abattre sans réfléchir ni ravager leur environnement en lançant des bulldozers à l'assaut des sous-bois . Cela fait déjà vingt ans que ces engins sont bannis de mon district . Si quelques troncs doivent néanmoins être récoltés, les ouvriers forestiers procèdent au débardage en douceur, avec des chevaux de trait. Une forêt en bonne santé , voir osons le dire, une forêt heureuse est nettement plus productive, donc plus rentable . Une poignée de terre forestière contient plus d'organisme vivants qu'il y a d'êtres humains sur terre. Une cuillère à café contient déjà à elle seule un kilomètre de filaments de champignons. Tout ces organismes ont une action sur le sol, ils le modifient, l'amende, lui donne sa valeur pour des arbres. Sans terre, il ne peut y avoir de forêts car il faut que les arbres puissent s'enraciner quelques part , de la roche ne le permettrait pas, quant à la rocaille, les racines pourraient s'accrocher mais elles ne retiendraient pas suffisant d'eau et de nutriment . Des phénomènes  géologiques, comme les glaciations avec leur période de gel ont fait éclater la roche, puis l'action abrasive des glaciers a transformé les morceaux en sable et en poussières jusqu'à ce que ne subsiste plus qu'un substrat léger . A la fonte des glaces, ce substrat à été transporté par l'eau à des altitudes inférieures ou dans des dépressions ou bien balayer par le vent , il s'est accumulé pour formé  des dépôts épais de plusieurs mètres. La vie y est apparue sous forme de bactéries , de champignons et de végétaux qui en se décomposant  se sont transformé en humus. Au fil des millénaires, ce sol qui ne peut s'appeler ainsi qu'à compter de ce stade à pu être colonisé par des arbres. Grâce à ces arbres, l'érosion ne l'a plus atteint et les couches d'humus qui s'empilaient ont commencer à former une roche préliminaire du lignite. L'érosion est l'un des grands ennemis naturels des forêts . Tout phénomène extrême , le plus souvent de fortes précipitations, use un peu le sol . Si la terre forestière ne peut pas immédiatement absorber la totalité de l'eau, le surplus s'écoule sur la surface en emportant des petites particules. les ruissellements brunâtres que l'on observe parfois après la pluie charrient de précieux sédiments. Cela peut représenter jusqu'à 10 000 tonnes par an en kilomètres carré. Un jour que je parcourais l'une de mes anciennes réserves de hêtres de mon district ; je me trouvais en présence de très anciens vestiges d'une immense  souche d'arbre, il ne subsistait que quelques fragments de ce qui avait jadis été l'écorce tandis que l'intérieur s'était depuis longtemps décomposé et transformé en humus , deux indices qui permettaient de conclure que l'arbre avait dû être coupé en 400 et 500 ans auparavant , mais comment est-il possible que les vestiges survivent aussi longtemps ? Les cellules se nourrissent de sucres, elles doivent respirer, se développer , or s'en feuilles donc s'en photosynthèse , c'est impossible . Aucun des êtres vivants de notre planète ne résiste à une telle privation de nourriture de plusieurs centaines d'années; elle bénéficiait de l'aide des arbres voisins ils lui apportaient par l'intermédiaire des racines. Mais pourquoi les arbres ont-ils un comportement social, pourquoi partage t'ils leurs nourritures avec des congénères, pour les mêmes raisons  que dans les sociétés humaines; à plusieurs, la vie est plus facile. Un arbre n'est pas une forêt , il ne peut pas à lui seul créer des conditions climatiques équilibrées il est livré sans  défense au vent et à la pluie. A plusieurs en revanche les arbres forment un écosystème qui modère les températures extrêmes, froides ou chaudes, emmagasine de grandes quantités d'eau et augmentent  l'humidité atmosphériques. Si chaque individu ne s'occupait que de lui même, nombre d'entre eux n'atteindrait jamais un grand âge. Les morts successives provoqueraient de grandes trouées dans la canopée par lesquelles les tempêtes pourraient s'engouffrer et endommager la forêt. Même les individus malades sont soutenus et approvisionnés en éléments nutritifs jusqu'à ce qu'ils aillent mieux . Le langage des arbres, une chose est sûre , ils ne parlent pas et n'émettent aucun son ; les branches qui craquent quand il y a du vent , le bruissement du feuillage sont des phénomènes passifs indépendant de leur volonté . Les arbres disposent cependant  d'un moyen pour attirer l'attention; l'émissions des odeurs. Dans les années 70 , des chercheurs ont mis en évidence l'étonnant comportement d'une espèce d'acacia de la savane africaine dont les feuilles sont broutées par les girafes ; pour se débarrasser de ces prédateurs très contrariants, les acacias augmentent en quelques minutes la teneur en substances toxiques de leurs feuilles ; dès quelles s'en redent comptent , les girafes se déplacent et ne recommencent à brouter qu'une centaine de mètres plus loin ; la raison est surprenante ; les acacias agressés émettent un gaz avertisseur ( dans ce cas l'éthylène ) qui informe leurs congénères de l'imminence d'un danger, les messages olfactifs étant transportés d'arbre en arbre par l'air, si elles se déplacent dans le sens contraire au vent le premier arbre voisin n'aura pas été informé de leur présence, et elles n'auront pas à interrompre leur repas. Les arbres sont toutefois capable de se défendre seuls ; les chênes envoient des tanins amers et toxiques dans leur écorce et leurs feuilles; si les ravageurs ne sont pas exterminés au moins cela transforme t-il la succulente salade en verdure immangeable. Les arbres  évitent de se reposer par leur seule voie des airs ;ils préfèrent assurer leurs arrières en envoyant aussi leurs messages aux racines qui relient tous les individus entre eux et travaillent avec la même efficacité qu'il pleuve ou qu'il vente . Les racines d'un arbre s'étendent sur une surface qui dépasse de plus du double l'envergure de la couronne . Il en résulte un entrelacement des ramifications souterraines qui crée autant de point de contact et d'échange entre les arbres ; ce n'est pas systématique, car une forêt héberge aussi des solitaires et des individualistes réfractaires à toute idée de collaboration . les arbres ne sont pas les seuls à communiquer ainsi  entre eux , les buissons, les graminées échangent aussi et probablement toutes les espèces végétales présentent dans la communauté forestière. En revanche dés que l'on pénètre dans une zone agricole, la végétation devient très silencieuse , la main de l'homme à fait perdre aux plantes cultivées beaucoup de leur aptitude à communiquer par voie souterraine ou aérienne ; quasi muettes et sourdes , elles sont une proie facile pour les insectes; l'utilisation massive de pesticides par l'agriculture moderne trouve là une de ses explications. Les signaux agréables existent et vous en avez sûrement perçu ou précisément senti ; je veux parler des messages olfactifs envoyés par les fleurs ; le parfum qu'elle émettent n'est ni fortuit ni destiné à nous séduire . Les arbres fruitiers, les saules ou les châtaigniers diffusent des messages olfactifs pour attirer l'attention et inviter les abeilles à faire le plein chez eux; Les essences forestières préfèrent fleurir toutes en même temps car cela favorise le brassage des gènes d'un grand nombre d'individus . Les conifères ne dérogent pas à cette règle , mais les feuilles ont une raison supplémentaire à s'accorder : la présence de sangliers et de chevreuils , ces animaux sont particulièrement friands de faines et de glands grâce auxquels ils se constituent une épaisse réserve de gras pour l'hiver ; leurs appétits pour ces fruits qui contiennent jusqu'à 50% de lipides et de glucides .Ces années là , la forêt leur offre de quoi se nourrir tout l'hiver le taux de reproduction des sangliers est multiplié par trois .Autrefois les années de grandes fainées ou de glandées appelées aussi années grasses étaient une bénédiction pour les paysans qui menaient  les porcs domestiques pâturer dans les bois pour les engraisser avant de les abattre , Ces années fertiles n'ont qu'un temps, l'année suivante, les arbres reprennent une année sabbatique , aucun fruit ne jonche le sol des sous-bois et la population des sangliers s'effondrent à nouveau. Pins et sapins produisent d'énorme quantité  de pollen ; à croire qu'en matière de fécondation ils veulent faire encore mieux que les feuillus. Sans écorce  un arbre se dessècherait et serait très vulnérable aux invasions de champignons qui pourraient s'installer et prospérer ; la prolifération des insectes dépend elle aussi d'une baisse d'humidité, mais sans faille dans l'écorce, toute tentative d'intrusion est vouée à l'échec . Un arbre est constitué  à peu de chose prés du même pourcentage d'eau qu'un corps humain ; en condition normale, il n'intéresse pas les parasites qui pourrait s'y développer faute d'oxygène. . Un trou dans l'écorce est pour l'arbre au moins désagréable qu'une lésion de la peau pour nous et il va utiliser des mécanismes similaires aux nôtres pour s'en prévenir. Outre l'aspect de l'écorce et la présence de nombre d'autre modifications  corporelles nous renseignent sur l'âge des arbres. Le houpier par exemple , à partir d'un certain âge, selon les espèces entre 100 et 300 ans les pousses annuelles deviennent toujours plus courtes ; chez les feuillus, la succession de ces pousses raccourcies  induit la fonction de branches crochues comme des doigts déformés par les rhumatismes , chez les conifères la flèche s'arrête sur une pousse apicale qui finit par afficher une croissance zéro. Si les épicéas en restent là, le haut des houpiers des sapins blancs poursuit sa croissance en largeur au point qu'il n'en vient à ressembler au nid d'un grand oiseau , ce phénomène que les spécialistes nomment en conséquence " cime ou nid de cigogne ". Quand au pin , il modifie si tôt sa croissance qu'avec l'âge l'ensemble de sa couronne présente une forme étalée sans flèche apparente . Quelle que soit la forme que prend le phénomène tous les arbres cessent progressivement de croître en hauteur , le jour où propulser  l'eau et les aliments nutritifs toujours plus haut solliciteraient leur système vasculaire au-delà de leur capacités au fil des années leurs forces vont décliner . La première tempête qui survient nettoie le houpier de ses rameaux morts , un coup de balaie qui a pour effet de rafraîchir temporairement la silhouette ,le processus se répète et chaque année le houpier perd imperceptiblement en ampleur ; quand tout les rameaux du haut ont été balayés ,il reste les branches maîtresses, elles aussi meurent mais ne tombent pas si facilement que cela . Désormais l'arbre ne peut cacher ni son grand âge ni son dépérissement .C'est le moment que choisit l'écorce pour refaire son entrée en jeu , les petites plaies suintantes ont offert autant de portes ouvertes aux champignons ; ils signalent leurs avancées victorieuses par de superbes fructifications en formes de demi soucoupes qui adhèrent au tronc  et grossissent d'années en années ; à l'intérieur ils franchissent toutes les barrières et pénètrent jusqu'au duramen, le bois parfait jusqu'au cœur du tronc ; selon les espèces ,ils y dévorent les glucides qui y sont stockés ou pire encore , la cellulose et la lignine . De part et d'autre de la blessure qui ne cesse de grandir , du nouveau bois se forme qui évolue en épais bourrelets destinés à renforcer sa structure . Cela permet au corps en décomposition de résister encore un temps aux assauts des tempêtes hivernales ; puis un jour , c'est la fin , le tronc se brise et l'arbre rend son dernier souffle . 
Une grande forêt profonde est un immense supermarché, tous les délices y sont en rayons, du moins du point de vue des animaux, des champignons ou des bactéries. Un seul arbre représente des millions de calories sous forme de sucre, cellulose, lignine et glucides , auxquels s'ajoutent encore de l'eau et des minéraux rares. Il serait juste de parler de "coffre-fort" la porte verrouillée , l'écorce étanche et l'on accède pas facilement à toutes ces douceurs. A moins d'être un pic, la structure originale de son bec, combiné à des muscles de la tête qui amortissent les chocs, lui permet de piquer les troncs et de tambouriner sans craindre la migraine ni de se fatiguer. Au printemps ; quand l'eau chargée de milles substances appétissantes fuse dans les arbres et gagne les bourgeons, les pics font des petits trous de faibles diamètres ou les branches , ces minables fissures forment des lignes pointillées par lesquelles l'arbre commence à saigner. Le sang de l'arbre n'est pas spectaculaire, il ressemble à de l'eau, la perte de ce liquide organique n'en est pas moins aussi préjudiciable pour l'arbre que peut-être l'hémorragie pour nous. C'est ce liquide que les pics convoitent , l'arbre supporte l'agression . Au fil des années , ces alignements de trous évoluent en stries ou en anneaux caractéristiques qui s'enroulent autour du tronc comme des colliers. Chaque espèces d'arbres à ces parasites attitrés , pucerons verts pour les épicéas ,phylloxera   coccinea  pour les chênes ou pucerons laineux pour les hêtres . Ces pucerons de l'écorce, comme la cochenille du hêtre signalent leurs présence par un feutrage cireux blanc argenté; pour l'arbre ces dépôts sont l'équivalent de la gale pour nous ; ils provoquent des lésions suintantes qui peinent à se résorber er entraîne la formation de boursouflures et de rugosités . Les lésions permettent aussi l'invasion de champignons et de bactéries qui peuvent affaiblir l'arbre au point de le tuer . Pas étonnant qu'il produise des substances répulsives pour se protéger  des intrus. Si malgré tout l'infestation persiste l'arbre renforce  son système de défense en formant une écorce plus épaisse qui finit par ce débarrasser des pucerons ; la protection ainsi acquise perdure. Les pucerons n'en sont pas moins une bénédiction pour de nombreux animaux ; certains espèces s'en délectent dont la coccinelle qui avale un puceron  après l'autre. Les oiseaux, les martes et les chauve-souris ont une préférence marquée pour les troncs des vieux individus , au diamètre plus large. En effet ces derniers possèdent d'épaisses parois qui isolent correctement de la chaleur et du froid. Le premier coup de pioche , c'est le cas de le dire est habituellement donné par un pic épeiche ou pic noir ; il creuse un trou dans le tronc, mais seulement de quelques centimètres de profondeur, les pics préfèrent que leurs maisons soit solides et dure dans le temps. Ils sont maîtres dans l'art de piquer et de creuser le bois sain , mais devoir achever les travaux en peut de temps serait au-dessus de leurs forces ; ils piochent donc un peu le tronc puis s'accordent une pause de plusieurs mois et comptent sur l'aide des champignons . Pour ces derniers , c'est une aubaine , car en temps normal ils ne peuvent pas franchir la barrière de l'écorce , ils s'empressent de coloniser l'ouverture et commencent à dégrader le bois; pour l'arbre c'est une double agression ; pour le pic , un partage bien compris du travail. Quelques temps plus tard en effet , les fibres du bois sont si tendres que les travaux peuvent reprendre sous les meilleurs auspices . Mais le pic noir , qui est gros comme une corneille , à de grandes exigences et il construit encore plusieurs cavités avant d'emménager . Une première sera destinée à la couvaison , une deuxième au repos et les autres à changer de décor , les cavités sont rafraichies tous les ans , ce dont témoignent les éclats de bois au pieds des arbres ; ces travaux de rénovations sont une nécessité car une fois dans la place, plus rien n'arrête les champignons; ils progressent toujours un peu plus dans le tronc où ils transforment le bois en mull , au terreau humide peu adapté à la nidification. A chaque fois qu'il entreprend de nettoyer ce surplus indésirable , le pic agrandit un peu sa loge ; arrive un jour ou celle-ci est trop grande et surtout trop profonde pour les oisillons qui doivent grimper jusqu'à l'ouverture pour prendre leur envol . C'est le moment de laisser la place aux suivants ; les nouveaux occupants sont des espèces qui ne savent pas construire dans le bois  comme la sittelle torchepot , elle est plus petite que les pics  mais elle leur ressemble pique de la même façon le bois mort pour en extraire des larves coléoptères et installe volontiers son nid dans les loges qu'ils ont abandonnées . Il faut toutefois quelle procède à quelques modifications notamment quelle réduise la taille du trou d'entrée si grand qu'il permettrait le passage de ses ennemis ; elle enduit artistiquement l'orifice de boue argileuse jusqu'à qu'elle seule puisse passer. Les fibres du bois ont la particularité de propager des sons de manière remarquable d'où l'emploi du matériau pour les instruments de musique comme les violons et les guitares. Les oiseaux qui nichent dans les cavités attribuent cette propriété  du bois comme système d'alarme . Dès qu'une marte ou un écureuil  grimpe dans l'arbre, le bruit de leurs griffes se propage jusqu'en haut de l'arbre et les oiseaux ont une chance de leurs échapper . Durant ce laps de temps, l'arbre continu de se dégrader parfois le tronc s'ouvre un peu plus et l'entrée s'agrandit , le processus est plus rapide quand il s'agit d'arbres à trous , nom donné aux arbres-immeubles dans lesquels les pics ont creusés des loges les unes au dessus des autres; la détérioration par la pourriture se poursuit agrandissant ces loges qui finissent par communiquer les unes avec les autres et former une belle cavité prête à accueillir hulottes et autres chouettes . L'arbre tente désespérément de résister, à vrai dire , il y a longtemps , qu'il est trop tard pour agir contre les champignons qui prennent leurs aises depuis des années . mais s'il réussit à maîtriser l'expansion de ses blessures externes, il peut prolonger sa vie de nombreuses décennies . Il continuera de pourrir intérieurement , mais il demeurera aussi droit et stable qu'un tube d'acier et pourra encore vivre cent ans . Ses efforts sont reconnaissables aux bourrelets qui bordent les trous d'entées des loges de nidifications. L'atmosphère de la forêt est synonyme d'air pur et sain . Quoi de mieux que la forêt pour s'aérer , les poumons , l'air est effectivement beaucoup plus pur sous les arbres, car ils ont d'excellents filtres . Les feuilles et les aiguilles qui baignent en permanence dans le flux d'air captent nombre de particules qui  y sont en suspension . Le volume qu'elles interceptent peut s'élever à 7000 tonnes par an aux kilomètres carré. Les arbres ne filtrent pas uniquement des substances polluantes , comme des particules de suie; ils filtrent aussi des poussières soulevées par le vent et des pollens , même si la part imputable à l'activité humaine est particulièrement novice . Acides, hydrocarbures toxiques et composés azotés se concentrent sur les arbres comme la graisse dans le filtre d'une hotte aspirante  d'une cuisine. Les forêts ne sont pas des usines à produire du bois ou des stocks de matières premières et accessoirement l'habitat de milliers d'espèces ,ainsi que la sylviculture moderne a  tendance à penser . Quand elles peuvent se développer naturellement , dans le respect de leurs besoins spécifiques, elles remplissent des fonctions que de nombreux règlements forestiers placent juridiquement au-dessus de la production du bois , notamment la protection  ( contre les risques naturels , les catastrophes etc....) et la détente . Les échanges actuels entre associations de défense de l'environnement  et exploitants forestiers ainsi que les premiers résultats encourageants sont de bonne augure pour l'avenir. Nous pouvons espérer que la vie secrète des arbres sera préservée et que les générations futures pourront demain encore parcourir les bois avec le même étonnement émerveillé : car c'est dans la profusion de vie que réside la spécificité de cet  écosystème , dans les dizaines de milliers d'espèces liées et dépendantes les unes aux autres .
 

vendredi 25 mars 2022

Survivant des glaces de Mike Horn


   



Un craquement lugubre plus qu'une plainte, un prodigieux raclement métallique, je suis projeté vers l'avant ... Pangea s'immobilise  en tremblant . Je suis au beau milieu de cette mer de Chine et je fais route vers le Nord avec Jacek mon bras droit depuis une douzaine d'année, homme miracle qui sait tout faire avec rien et Laure qui à bord depuis tant d'années , joue de multiples rôles elle est à la fois maman de l'équipe , celle aussi qui nous nourrit et même parfois la confidente des uns ou des autres  lors de nos aventures et autre expéditions au bout du monde . je surveillais le pilotage automatique qui maintient le bon cap et jetais de temps en temps un œil sur les cartes qui s'affichent sur les écrans, rien à signaler . Je ne connais pas bien cette partie du monde , mais je sais qu'elle représente un enjeu international majeur  pas seulement à cause de la richesse des poissons divers ou la surpêche autant que le braconnage honteux auxquels se livrent certaines industries locales, mais parce que ses sous-sols recèlent d'importants gisements de pétrole énergie fossile qui fascine les puissants de la région qui croient encore que l'or noir  est l'avenir de l'homme .Il me faut quelques secondes pour comprendre que mon bateau vient de s'échouer sur un récif artificiel qu'aucune carte de la région pas même les plus récentes ne mentionnait . Je sais , du moins j'ai déjà entendu dire , mais sans preuves formelles, que les Chinois ont pour habitudes de construire ici ou là des îles fantômes qu'ils font naître de toute part pour protéger leurs arrières ou affirmer leur suprématie. Il en existerait une petite dizaines. Transportant des tonnes de déblais , ils déversent aussi à jet continu rochers ou blocs de béton pour remblayer un territoire qui n'existe pas . Quand l'île est bien sécurisée , aplanie, stabilisée, les Chinois adeptes de ce grignotage discret  y construisent dans un secret gardé le plus longtemps possible une base militaire ou une piste d'atterrissage ...Cette fois , ni iceberg, ni glace mon navire s'est posé presque comme une fleur sur une île sans nom dont je ne pouvais deviner l'existence, nous sommes coincés , et je vois arriver les gardes côtes Chinois ; ils commencent par parler en WAF l'outil de communication classique entre deux navires proches . " Qui êtes vous , qu'est ce que vous faîtes là , vous savez que vous n'avez pas le droit d'être ici ? Je leur réponds que nous ignorions l'existence de ce confetti nulle part mentionné , que nous allons attendre que la marée remonte , que nous essaierons de reculer de quelques mètres, que peut-être s'ils le veulent bien, ils pourraient nous aider . Peu coopératifs ,ils me préviennent qu'ils vont venir à bord pour nous forcer à descendre . Mais il est hors de question que je quitte mon navire !La tension monte d'un cran , les Chinois nous ordonnent une nouvelle fois de quitter le bateau ou ils emploieront les grands moyens pour nous évacuer , les discussions sont longues et ardues au bout d'une heure trente nous n'avons plus le choix , à contre cœur  pour ne pas dire forcés, nous plongeons pour rejoindre à la nage le bateau des gardes côtes, je fulmine mais ne le montre pas , ils nous emmènent dans une petite salle de réunion , c'est le moment du sermon , suivi du passage à la question, mais là encore je sais à quoi m'en tenir au fil des années et des expéditions , il me fallait faire donc preuve de bon sens, de savoir vivre , de politesse et de déférence parce que , si je voulais sauver mon bateau , j'avais besoin de l'aide des Chinois autant que de leur soutien. Trois jours après , nous sommes arrivés à Sanya  sur l'île de Hainan une zone très touristique , la presse était là et les journalistes locaux voulaient comprendre ce qui s'était passé; conscient que j'avais tout intérêt à ne pas émettre la moindre critique envers la Chine , mon discours à eu l'air de passer et comble de la fortune , de ne déplaire à personne . Cela a duré trois jours jusqu'à ce que nous décidions que c'en étais assez , non seulement les Chinois n'avaient aucune raison de nous garder sur l'île ,mais il était clair qu'il n'avait pas l'intention de nous aider à récupérer  Pangea . Sans prévenir personne , et à la faveur  d'une surveillance relâchée , nous avons quitté l'hôtel en toute discrétion puis nous avons directement filé à l'aéroport . Mes filles que je pouvais joindre  régulièrement nous avaient réservés des places sur des vols différents ; Jacek et Laure décollèrent pour les Philippines , quand à moi je pris un vol pour Paris afin de trouver des soutiens politiques autant que financiers , une fois rentré chez moi en Suisse , je vais remuer ciel et terre pour entrer en contact avec un ami Chinois  dont les réseaux sont suffisamment étendus pour que l'on m'autorise à envoyer un remorqueur , il me donne son accord , je m'envole pour les Philippines et déniche un bateau qui pourrait sauver le mien, un énorme navire bien équipé aux moteurs de neuf mille chevaux , après trois jours de navigation, je me rends tout de suite à bord du bateau blessé , l'intérieur est complètement inondé, une vrai zone de guerre, des planches qui flottent , des objets qui cognent , heureusement l'avant du bateau n'a pas souffert , l'arrière est en revanche bosselé , déformé , certaines soudures ont lâchées . Je décide de concert avec l'équipage de vider les gigantesques réserve de gasoil ,il faut les pomper à la fois pour alléger Pangea et pour éviter tout risque de pollution si d'aventure, le sauvetage courait à la catastrophe . En mélangeant du sable , de l'eau et du ciment à prise rapide , je vais déverser quatre tonnes de cette préparation autour du gouvernail affaibli . Le ciment prend , nous regagnons le remorqueur pour attendre que la mer baisse ; on installe alors un câble monumental que j'attache avec une sangle énorme à la proue de Pangea, il faut tirer vers l'avant mais de biais, en évitant que le voilier ne se renverse, nous y sommes presque , tout à coup Pangea semble quitter l'aimant terrestre qui l'empêchait de se redresser se remet droite , roule d'un côté, manque de chavirer, son avant de dresse soudain , puis retombe lorsque l'arrière à son tour est libéré de sa gange de pierres et de récifs , nous flottons après quatre mois de stress, je suis sauvé, Pangea aussi ! Nous mettons le cap vers Sabic Bay , sur l'île de Luçon à une centaine de kilomètres au nord-ouest de Manille pour y effectuer les réparations . Comme je le redoutais les réparations seront très longues  elle prendra des mois . Le temps presse, il nous faut partir direction Nome , port situé à l'extrême pointe Est de l'Alaska .Nous sommes fin août 2019 ,après quelques journées de navigation le mauvais temps déferle , avec des vents violents , la force des vagues et la hauteur des creux . Nous embarquons le 28 août très précisément  pour notre destination finale , quelque part ou la banquise  voudra bien de nous , vers ce fameux 85 degré nord , la latitude choisie pour que nous entreprenions notre longue traversée de l'Arctique via le pôle Borge et moi avant de nous enfoncer dans le désert blanc ,son climat ses dangers ses ours....Le 11 septembre ,nous sommes à 85 degré nord , la seule chose qui m'obsède, c'est de traverser la banquise  avec Borge de faire ce que personne n'a encore fait , de partir vivant et de revenir vivant . Plus un bruit alentour, seul les craquements de la glace répondent à l'étrange solennité de l'instant  cela fait deux heures que nous sommes partis . Dans quel état terminerons nous cette ultime épreuve ? Et au bout de combien de temps parviendrons nous à traverser cette région inhospitalière, dangereuse et mouvante qui coiffe le haut de notre monde? Nous progressons pour l'instant vers une glace fragile, nous observons notre nouvel environnement  que nous ne reconnaissons pas il ne ressemble pas à ce que nous avions connu il y a presque quinze ans . Nous estimions que 85 degré nord était la position parfaite pour commencer notre traversée à 5 degré du pôle nord, soit environ cinq cent cinquante kilomètres. Comment cela se calcule t-il ? C'est assez simple le sommet de notre monde se situe à 90 degré et chaque degré ligne invisible qui découpe la planète  entre son sud et son nord fait environ cent onze kilomètres....Nous voilà donc à 85 degrés nord là où normalement la glace ne fond jamais . Nous suivons la brèche vers le nord , avant de constater qu'elle ne cesse de s'élargir, nous revenons sur nos pas et essayons vers le sud peine perdu  de l'eau là aussi à perte de vue , nous n'avons pas le choix , il faut traverser avec les kayaks gonflables ,une fois arrivés de l'autre côté  il nous faut tiré la corde alourdie par les eaux glaciales, nous avons enlevés nos moufles pour enfiler des gants de pêcheur imperméable, mouillées nos moufles deviendraient inutilisables; pendant les cinq jours suivants nous ne cesserons de traverser des zones d'eau libre , traverser , trouver le bon endroit pour se hisser à nouveau sur la glace, rechausser les skis repartir.. Usant . Il ne fait pas assez froid !-12 -10 parfois même -8 nous espérions être en dessous des -20. Il nous faudra huit jours pour dépasser notre premier degré .Et pour arriver au pôle nord situé à 90 degré nous avons cinq degré à franchir , soit environ cinq cent soixante kilomètres. Monter la tente est  un exercice quotidien , on ne peut pas s'arrêter n'importe où, il faut d'abord s'assurer qu'il s'agit d'une plaque de glace suffisamment solide qui ne dérive pas trop .Borge est toujours dehors pour dérouler son dispositif anti-ours, un réseau de fils couplé à une sorte de chapelet de fusées éclairantes qui se déclencheront si un plantigrade s'y aventure Borge prépare la neige qu'il faut faire fondre ,après en avoir trouvé quelle soit propre et non salée ce qui n'est pas toujours évident . Nous pouvons alors utiliser notre réchaud qui fonctionne au fuel pour obtenir les quatorze litres d'eau dont nous avons besoin pour la journée. Chaque soir , au dîner , nous commençons par une soupe de poissons, dans laquelle on émiette des chips; ça gonfle , c'est nourrissant , ensuite un plat lyophilisé, là encore il faut ajouter de l'eau très chaude .Le matin on se réveille , on boit de l'eau puis on se prépare un café deux grammes chacun pas plus , nous mangeons des flocons d'avoine mélangé à de l'huile d'olive et du sucre brun ; nous préparons enfin la nourriture pour la journée , un mélange de noix, de fruits secs broyés avec de l'huile de tournesol . Nous replions le campement , prêt à repartir . Message envoyé à mes filles le septième jour Lat. 86 ° 07 16"N Lon. 131°37'25"E Alors que la lumière se fait de plus en plus basse, que les ténèbres commence à régner sur l'Arctique pour geler toute vie pendant les six prochains mois, Borge et moi sommes en mode de survie, les sens en éveil, une erreur et c'est la fin du match, notre plus grande crainte reste encore et toujours cette glace trop fine . Le neuvième jour enfin , nous ne nous servirons plus de nos kayaks , la glace est solide , nous apercevons les premières trace d'ours polaire. C'est donc au onzième jour  les premières souffrances mentales et physiques se font ressentir , du gris du brouillard que pourrais presque couper au couteau , nous tractons sur nos luges chacun 185 kilos .C'est le quatorzième jour  nous apprêtons à essuyer une grosse tempête de vent fort l'impression qu'il fait -50° tant l'addition de la température et du souffle glacial multiplie la sensation de froid, la tempête fait bouger la glace, la fait exploser même , le campement devient dangereux, c'est sur le nez principalement que le mal concentre ses assauts, la meilleure manière de nous protéger consiste  à utiliser la morve qui coule de nos nez , et de nous en tartiner régulièrement le visage, c'est la méthode esquimaude , ça fait une couche protectrice . Nous sommes le vingtième jour, des nouvelles brèches d'eau sont apparues , il va falloir ressortir les kayaks et à nouveau naviguer . Les 88° nord sont dépassé en trois jours, lampes frontales toujours allumées nous avançons de vingt trois kilomètres nous arrivons dans le dernier degré, nous ne somme plus qu'a cent onze kilomètres du pôle , le vent est trop fort il nous fait reculé les derniers degré à franchir se sont dédoublés , l'une de mes dent se brise, elle s'est éparpillée dans ma bouche ,à part recracher les éclats ,je ne peux pas faire grand chose, je n'informe pas Borge pour ne pas nous arrêter plus longtemps . En revanche le soir dans la tente je lui demande si nous avons toujours de ce petit ciment qui colmate , Borge se métamorphose en dentiste de ses gros doigts gelés, il dépose la mixture sur ma gencive et appuie fortement ; a charge de revanche mon vieux ! Celle-ci ne se fait pas attendre, quelques jours plus tard, Borge qui, lorsque nous dormons enfouit dans ses oreilles des bouchons pour ne pas entendre mes ronflements de grognard, en coince un peu trop profondément , en essayant de le récupérer au lieu de le retirer, il l'enfonce encore plus dans son conduit auditif ; je lui dois bien ça, c'est à moi de m'improviser médecin, nous avions toujours emporté dans notre nécessaire de secours une pince à épiler , mes gestes ne sont pas celle d'un expert, mais ma main reste sûre , je progresse prudemment, je pousse plus profondément encore le petit cylindre de mousse jusqu'à ce que les deux bout de ma pince parvienne à le saisir. Le trente sixième jour nous arrivons enfin au pôle 89° , ce soir , nous sommes deux hommes abrutis de fatigue, nous avons donc eu besoin de onze jours pour effacer les cent onze kilomètres du dernier degré; en cinq semaines au lieu de trois pour atteindre notre objectif. Maintenant débute l'expédition  qui doit nous ramener à la maison , au dessus de nous il n'y a plus rien ,le GPS peine à nous dire vraiment où nous nous trouvons jusqu'au moment où s'inscrivent les deux chiffres un 9 et un 0 qui certifient que nous sommes au bon endroit . Le quarante cinquième jour le vent se replie dans une direction qui ne nous convient pas , la dérive s'inverse  nous repartons malgré nous vers un nord-nord ouest de plus en plus déplaisant, nous repartons vers le pôle ou vers le Groenland ce qui n'est pas mieux . Je ne suis pas certain que nos interlocuteurs soient dupes , leurs encouragements sont tout à la fois réconfortants même si je sens, je comprends leurs inquiétudes, j'espère que le vent se décidera enfin à tourner, qu'une aide quelconque nous sera fournie, mais par qui ? Nous sommes encore très loin, personnes ne peut venir nous sauver; pas question de couler même si nous n'avons que trente deux jours de nourriture. Le soixante quinzième jour , nous sommes physiquement à bout et avons du perdre chacun dix et quinze kilos , les distances s'amenuisent , le 85° est en vue, ça y est, c'est enfin validé; arrivons-nous dans une zone où notre progression sera plus rapide ? Mais combien de temps pourrons nous marcher encore ? Six jours durant , nous n'avancerons pas ,reculons même vers le 86°. Soixante quinzième jour, la température  de -33, brèche d'eau qui gèle enfin et trente trois kilomètres effectués sans difficultés, la dérive nous pousse sud-sud ouest et c'est bon pour nous , nous sommes fatigués il ne nous reste que dix jours de nourriture. Les médias commencent  à parler de nous , à faire monter l'inquiétude, ils nous annoncent en danger de mort. Deux amis explorateurs Alesksander Gama et Bengt Rotmo vont venir à notre rencontre une fois le Lance arrivé à 82° , lorsque nous apprenons la nouvelle, nous sommes à 83°59 , il nous reste toujours la possibilité de déclencher notre balise au cas où, mais nous ne pouvons nous y résoudre. Nous sommes le quatre vingt troisième jour, il nous reste de quoi manger pour deux jours , on pousse encore au delà de nos limites, mais nous arrivons vers de l'eau pas gelée, nous la contournons , nous devons être à une cinquantaine de kilomètres du bateau , nous dormons quatre heures avant de repartir , nous partons pour sauver nos vies, la tempête est passée, nous sommes au quatre vingt quatrième jour il ne nous reste qu'un jour de nourriture ! la dérive à repris , la température frôle les -30° ce qui veut dire si le vent tombe, la glace vas se reformer, en marchant s'en nous arrêter , nous serons au bateau dans deux jours. Nous distinguons  une lumière à l'horizon, un instant nous pensons à la lune, mais il s'agit des projecteurs du Lance qui balaie le ciel pour nous indiquer sa position ; plus près de nous ,nous apercevons deux petites lumières mouvantes et rassurantes . Ce sont Aleks et Bengt coincés dans une brèche d'eau qui nous sépare ils la longe pour trouver un passage ; ils ne sont qu'à deux cent mètres de nous . Borge sort alors la caméra thermique  pour filmer le début des retrouvailles . De mon côté, je m'approche de la brèche....Au moment où je me tourne vers Borge, la glace s'effondre , j'ai fait le pas de trop . L'un de mes ski entraîne ma jambe dans l'eau , l'autre reste heureusement sur une partie plus solide de la glace . Borge jette sa caméra et court vers moi, je lui hurle d'arrêter. Les secondes deviennent des minutes, les minutes des heures ; j'oublie tout ce qui m'entoure, le Lance ,Aleks et Bengt, je pense qu'à moi et au moyen de m'en sortir, j'ai l'impression de me dissoudre lentement dans un bloc de ciment mouillé, j'essaie de sortir ma jambe une première fois , en tentant de prendre appuie sur mon ski dans l'eau je ne le referais pas deux fois trop risqué, je tente alors d'utiliser l'autre ski toujours posé sur la glace , je sens le froid vif de l'extérieur, l'eau s'infiltre dans mes habits, mes poches, mes chaussures, les grosses moufles ; chaque élément pèse une tonne , je garde la tête à l'extérieur , j'essaie de m'allonger sur le dos  sans m'enfoncer trop dans cette soupe, j'arrive à tourné la tête puis à pivoter le haut de mon corps pour me retrouver quasiment sur le ventre, face à la glace solide , je me débarrasse des moufles, je suis coincé mais j'ai suffisamment de prise pour que mes doigts s'accrochent à la glace  ; mais tout vas si vite que la perceptive de mourir n'a pas l'occasion de trouver une faille dans mon esprit, de mes mains nus je continue de m'accrocher à la glace solide ,mon corps se sens toujours au chaud, je continue de faire bouger mon ski vers le haut, la spatule apparaît , je parviens à m'extraire du guêpier....Il faut faire extrêmement  vite Borge installe immédiatement le tente je l'aide avant de me jeter à l'intérieur , je veux enlever mes vêtements mais le froid à instantanément givré la fermeture éclair de ma veste , on découpe tout avec un couteau, j'enlève mes sous -vêtements, Borge m'apporte mon thermos l'eau est toujours chaude, je prends des rouleaux de papiers hygiénique les mouille et commencent à enlever le sel qui me colle à la peau, tout en me réchauffant un peu , petit à petit j'ai des frissons une sorte de choc thermique à assumer ; je suis gelé , les deux explorateurs nous ont rejoints il reste encore une vingtaine de kilomètres ;il nous faudra une journée et demi de marche pour rejoindre le bateau, Borge et moi nous arrêtons pour un dernier geste; on se prend dans les bras, on se remercie mutuellement , notre histoire se termine plutôt bien .

dimanche 6 février 2022

L'Archipel du Chien de Philippe Claudel


 



L'histoire se passe sur une île, ni grande, ni belle qui à vomi pendant des millénaires sa lave, ses scories fertiles, on l'appelle le Brau , son cratère est enfoui le plus souvent dans un édredon de brume, elle s'est martelée du battement du sang des hommes; il y a des vignes ,des oliveraies , des câpriers chaque arpent cultivé témoigne de l'opiniâtreté d'ancêtres qu'ils l'ont arrachée au volcan avec patience. Ici on est paysan ou pêcheur; le chien comme on l'appelle ici crache des saisons inhumaines, l'été, assèche les hommes et les terrasses, l'hiver, les transit de vents aigus et pluies froides, leurs maisons sont en pierres de lave mal jointoyées, elles sont dures inconfortables et sombres, on y étouffe , on y gèle . C'est un  lundi matin de septembre sur la plage que tout commença ; on l'appelle la plage faute de mieux, même si personne ne peut s'y étendre car elle est faîte de galets volcaniques râpeux et blessants. La Vieille s'y promenait , c'est l'ancienne institutrice , elle est née ici et elle y mourra , elle à près de 80 ans , elle fait sa promenade chaque matin aux premières heures du jour, avec son chien, soudain le chien s'arrêta, aboya et se lança dans une course folle qui l'amena à une cinquantaine de mètre vers trois formes longues que la houle avait jetées sur le rivage, le chien les huma, se tourna vers la Vieille et lança une très longue plainte, au même instant deux hommes aperçurent aussi les formes sur la grève Amérique un célibataire, un vigneron, un homme à tout faire qui vient de temps à autre récupérer ce que le courant échouait là ( bidons , planches , cordages ..) il y avait aussi  Spadon qu'on appelait ainsi car tout en étant pas très malin , c'est s'en aucun doute le plus fin pêcheur d'espadons de l'île, il travaille aussi pour le Maire qui est le plus grand patron de l'île il possède trois bateaux à moteurs et des installations de chambre froide .La Vielle parla la première " Qu'est ce que vous attendez ? Tirez les ! Vous ne pouvez pas les laisser comme ça! Retournez les! ils finirent par faire basculer les corps et soudain le visage des morts apparut , ils n'avaient pas vingt ans, la Vieille et les deux hommes se signèrent en même temps. La Vieille  dit : Amérique ,as tu une bâche dans ta carriole ?Amérique acquiesça; il s'éloigna " Toi Spadon vas prévenir le Maire , ne parle à personne d'autre , la Vieille resta près des corps d'hommes noirs et jeunes. moins d'une demi heure plus tard  le Maire arriva suivit de Spadon  et celle du Docteur , soudain une voix nouvelle s'éleva et les fit tous sursauter , c'était l'Instituteur, il n'était pas de l'île un étranger donc , il avait une femme et deux jumelles . Qu'est ce que vous fabriquez ici ! lui jeta le Maire , je courais , j'ai vu la charrette et l'âne d'Amérique  et vous tous au loin et puis la bâche , je me suis dit que ... que tout ça n'était pas normal! qu'il avait du se passer quelque chose de grave Mon Dieu ! Laissez Dieu en dehors de tout ça ! dit la Vieille l'Instituteur se tut ; plus personne ne parla , il était tôt à peine huit heures . Le Maire reprit : Nous sommes six ici ; six à savoir , six à se taire jusqu'à ce soir où nous nous retrouverons à la mairie à neuf heures, je vais réfléchir à la marche à suivre. La marche à suivre ? s'étonna l'Instituteur taisez vous coupa le Maire ce soir nous discuterons , mais d'ici là si l'un d'entre vous parle de çà à qui que ce soit où si l'un d'entre vous ne vient pas ce soir , je dépends mon fusil et je lui fais son compte. Spadon saisit le premier cadavre sous les aisselles, le Maire le prit aux pieds ils le hissèrent  dans la carriole et firent de même ensuite pour les deux autres; le Spadon déposa la bâche sur eux et la noua. On ne vit plus rien que du plastique bleue, la plage retrouva son impassible solitude . A neuf heures , le Maire ferma la porte de la salle du Conseil tira les rideaux de velours, puis il regarda un à un les présents , il ne manquait personne de ceux qui se trouvait le matin même sur la plage. "Spadon et moi avons mis les dépouilles en lieu sûr dans un endroit ou personne ne peut les trouver , et dont je suis le seul à avoir la clé ." "J'ai passé la journée à réfléchir à ce qui conviendrait de faire et je suppose que vous aussi" ; l'Instituteur interrompit le Maire " Comment ce qu'il faut faire ! mais nous devons avertir les autorités ! Quoi d'autre ! Je ne comprends pas ce que nous faisons ici , ni ce que vous attendez pour vous mettre en contact avec la police et un juge ." Je vous rappelle que ma fonction de Maire me donne des compétences en matière de police sur cette île et si je n'ai aucune compétence en matière de justice , c'est à moi qu'il incombe tout de même de décider lors d'un premier temps si cela en vaut la peine ou non de déranger un enquêteur et un juge du continent . " Les avez vous autopsiés  Docteur ?coupa l' Instituteur ; inutile répondit le Docteur la noyade est hélas évidente , nous savons bien où les trois hommes voulaient aller ; l'embarcation sur laquelle ils étaient a chaviré, ils sont morts noyés , la mer tolère souvent que les hommes glissent sur son échine , mais parfois elle s'irrite et dévore quelques uns d'entre eux . Soudain la porte s'ouvrit avec lenteur  on aurait pu croire à nouveau que c'était le vent qui poussait le battant , mais le Curé apparut avec ses lunettes de myopes , le Maire  ne le laissa pas pénétrer davantage . "Mon père , je vous prie de nous excuser , mais nous sommes occupés dans une réunion importante et je ne ... Ne vous fatiguez pas l'arrêta le Curé , je sais pourquoi vous êtes ici ; les corps des nègres sur la plage ce matin ; on m'a tout raconté, une personne s'est ouverte à moi dans le secret de la confession , elle se trouve ici , qu'elle n'est aucune crainte , jamais je ne la trahirai. Le Maire contractait ses mâchoires et poursuivit " Si la presse soudain se déchaîne et dresse notre île un portrait déplorable comment dans ces conditions conclure le projet pour les Thermes ; pensez vous que ces messieurs seraient encore d'accord pour investir des millions et construire leur complexe. Notre terre est si fameuse par ses sources d'eau chaudes , ses paysages, son vin, son huile, ses câpres deviendrait celle sur laquelle viennent s'échouer des cadavres venus d'Afrique, nos eaux pures seraient celle dans lesquelles des morts trempent, marinent et pourrissent . Je suis le Maire, reprit-il j'ai la charge du présent et dois aussi songer à l'avenir de notre île; le projet des thermes va créer des emplois , je ne veux pas ruiner ce projet . Où les as tu mis ? la voix de la Vieille tomba dans le silence , en lieu sûr , je l'ai déjà dit , qu'est ce que ça vous apportera de le savoir ? Tu veux notre silence ? Moi je veux la vérité c'est tout ! Il constata que tous les autres le regardaient sans exception , attendant qu'il réponde " Dans ma chambre froide , finit-il par dire à voix basse , dans votre chambre froide ? avec les poissons? dit l'Instituteur qui paraissait scandalisé et tout à la fois apeuré , vous auriez voulu que je les mette où ? dans mon lit ?Deux jour plus tard , les trois noyés, le Maire , le Docteur, le Curé , l'Instituteur et le Spadon transportèrent les cadavres toujours entortillés dans la bâche bleue, ils se rendirent au Nös dé Boss qui est un grand rocher rouge , les trois corps s'étaient soudés en un seul ils les basculèrent dans un gouffre , le Curé dit la prière , sautant un mot sur trois, on se signa , on n'entendit rien , on aurait pu croire que les trois cadavres chutaient à l'infini, s'en jamais s'écraser contre un replat, une corniche , ni même au fond du gouffre. Mais l'Instituteur ne tiendra pas sa langue et l'on vit débarquer sur l'île quelques temps après un policier ,on ne lui confiait que des missions discrètes ,il était en quelques sorte son propre maître et il avait tout son temps . Mais le Maire vas détourner l'attention de cette affaire en incriminant l'Instituteur de pédophilie envers une fillette de l'école , celui ci ne ^pourra pas se défendre contre tous les gens de l'île et sachant que tout cela était un complot contre lui , le désespoir s'empara de lui et il se suicidera . Qu'est ce que la honte, et combien la ressentirent ;ils avaient tué l'Instituteur , il faut le dire. Certes ils ne l'avaient pas tués de leurs mains , mais ils avaient construit sa mort , comme on assemble un mur pierre par pierre, sa mort était une œuvre  commune . Sa femme ne s'y est pas trompée qui dans la nuit suivante , la nuit de douleur et de stupeur , frappa des deux poings à chaque porte , moins pour qu'on lui ouvre que pour désigner que derrière cette porte qui demeurait close se terrait un coupable et elle cracha sur chaque porte, n'en n'oubliant aucune, tout en lançant des hurlements de louve dans toute les ruelles de la ville. Les bateaux revinrent au port dix jours après en être partis , les cales aussi vides qu'à l'aller ,ils descendirent de leur navire sans dire un mot . Aussitôt des bouches parlèrent de malédiction . Quand on ne comprends pas certains fait, il est aisé de recourir à la magie et au surnaturel. Il se murmura que les fillettes de l'Instituteur avaient des regards de sorcières, qu'elles avaient maudit l'île, que les hurlements de la veuve la nuit suivant la mort de son époux avaient déposé dans chaque maison les sortilèges de la vengeance et aussi du mal . Amérique , qui avait perdu toutes ses vignes brûlées sur pied, alla se faire embaucher sur le continent ; on retrouvera  Spadon pendu un matin dans la chambre froide où le Maire et lui avaient entreposé les corps des noyés, tout disparut des cultures sous les rivières de lave lente et pâteuse que le Brau vomit pendant deux jours, au printemps suivant ; les quelques vignes et vergers des collines du Ross qui avaient échappées aux coulures du magna  séchèrent dans les semaines qui suivirent et jamais ne reverdirent ; le Curé mourut après ses abeilles , il vit ses essaims dépérir faute de fleurs à butiner , le Docteur passa plusieurs semaines alité, avec une forte fièvre, il délirait ,il se soigna avec des tisanes de thym , des petits verres de marc chauffé , il eut des sommeils  hypnotiques , encombré de visions, il guérit ,sa première visite fut pour le Maire . Il lui raconta ses délires de fièvre , La plage devenait un vaste cimetière à ciel ouvert , une charpente ardente et froide et il avait nous autres, habitants de l'île, de cette île qui est la seule habitée de toutes les îles de l'Archipel du Chien, habitée par des hommes misérables, ridicules, vieux , égoïstes, perdu et en larmes. Le Maire avait écouté le Docteur s'en l'interrompre. Il y eu  un long silence. Il porta la tasse de café à ses lèvres et but en faisant une légère grimace, et se mit soudain à secouer la tête, comme on le fait devant quelqu'un qu'on plaint car on se désole de constater qu'il n'a plu toute sa raison . " Mais mon pauvre vieux , finit par murmurer le Maire au Docteur qui attendait sa parole avec anxiété, pourquoi dis-tu que c'est un rêve ?" 

samedi 25 avril 2020

La vie secrète de Salvador Dali



Dans la ville de Figueras le 11 mai 1904 Don Salvador y Casi natif de Cadaquès province de Gérone âgé de quarante un ans notaire, marié à Dona Felipa Dome Domenech âgée de trente ans native de  Barcelone inscrivit sur le registre de l'état civil la naissance d'un enfant prénommé Salvador, Felipe et Jacinto . Suis-je un  génie? Pour Salvador Dali la réponse est oui : Pour lui , cela ne fait aucun doute depuis l'enfance."Regarde! Salvador Dali vient de naître. le vent a cessé de souffler et le ciel est pur.  La Méditerranée est calme et sur son dos lisse de poisson on peut voir briller comme des écailles les sept reflets du soleil ; ils sont bien comptés et tant mieux car Salvador Dali n'en voudrait pas plus! C'est par un matin semblable que les Grecs et les Phéniciens ont débarqués dans les golfes de Rosas et d' Ampurias pour y préparer le lit de la civilisation et les draps propres et  théâtraux de ma naissance, s'installent au centre de cette plaine de l'Ampurdan qui est le paysage le plus concret et le plus objectif du monde ." A six ans je voulais être cuisinière. A sept, Napoléon, depuis mon ambition n'a cessé de croître, comme ma folie des grandeurs. Mon frère était mort à sept ans , d'une méningite, trois ans avant  ma propre  naissance, désespéré mon père et ma mère ne trouvèrent de consolation qu'à mon arrivée au monde .J'étais le roi absolu de la maison. Rien n'était assez beau pour moi , mon père et ma mère m'idolâtraient.Le jour de la fête des Rois je reçus entre d’innombrables cadeaux éblouissant, costume de roi, avec une couronne d'or et de topazes, et une cape doublée de véritable hermine .On m'interdisait  d'aller dans les cuisines , quand j'y parvenais , parmi les cris amusés des bonnes , c'était pour voler un morceau de viande cru ou un champignon grillé que j'avalais au risque de m'étouffer .Quand j'eus sept ans mon père décida de me mettre à l'école, il dut s'y prendre de force et me traîner par la main .Comment ne me serais-je pas considéré comme tout à fait exceptionnel , précieux et délicat, moi le gosse de riche, au milieu de   ces gamins en haillons qui m'entouraient ? J'étais le seul à apporter avec moi du chocolat chaud dans un thermos enveloppé dans une housse brodée à mes initiales, je portais un costume marin aux insignes brodées d'or  sur les manches, mes cheveux étaient brossés amoureusement étaient toujours parfumés et les enfants s'approchaient de moi à tour  de rôle  pour renifler ma tête;je ne jouais ni ne parlais avec eux, d'ailleurs eux mêmes me considéraient  tellement à part qui ne m'approchaient avec méfiance pour admirer de près un mouchoir en dentelle ou ma nouvelle canne de bambou flexible avec son pommeau d'argent. Que fis je pendant cette année dans cette misérable école primaire! Autour de moi, silencieux et  solitaire les enfants jouaient , se battaient, hurlaient, pleuraient, riaient, avides de vivre, comme j'étais loin pour ne pas dire à l'opposé de ce besoin d'action qui les agitaient !Dans la classe numéro 1 de l'école des frères de Figueras , j'étais constamment absent de cette nouvelle classe, par la fenêtre je vois deux grands cyprès, je suivais la marche des ombres et de la lumière sur les deux arbres, juste avant le coucher du soleil , l'extrémité droite apparaissait éclairée d'un rouge obscur comme  trempé dans du vin ,tandis que celui de gauche entièrement à l'ombre  n'était déjà plus qu'une masse noire, la cloche de l'Angélus tintait et toute la classe debout répétait en chœur la prière à voix basse pour le supérieur aux mains jointes.Les frères avaient remarqué mon obstination à regarder les cyprès, on me changea donc de place, mais sans résultat, car je continuai à regarder à travers le mur, comme si je les voyais encore , dans mon acharnement  à ne pas les perdre, mon imagination finissait par reconstruire le spectacle disparu .Pour échapper aux interrogations du Frère que je sentais imminents , je me levais d'un seul bond, rejetait brusquement mon livre que depuis une heure  je feignais d'étudier , mais dont en réalité je n'avais lu une seule ligne, paraissant possédé d'une décision inébranlable je montais debout sur le banc, puis j'en redescendait ,  pris de panique, me protégeant le visage de mes  bras  comme si quelques danger me menaçait ; cette pantomime me donnait l'autorisation de sortir seul pour me promener dans le jardin, mes parents , sans doute prévenus de ces faux phénomènes hallucinatoires, recommandèrent  aux supérieurs de l'école des soins redoublés et tout spéciaux auprès de ma personne.Une ambiance  d'exception m'entoura et bientôt on n'essaya même plus de m'apprendre quoi que ce fût : J'adorai déjà trois choses :la faiblesse , la vieillesse et le luxe , mais plus haut encore que ces trois représentations auxquelles inspirait ma personne , régnait le besoin impérieux d'une solitude outrancière, accompagné d'un autre sentiment qui devait le servir pour ainsi dire de "cadre" le sentiment de la "hauteur ", du " sommet". On me donnât la buanderie dans les combles de notre maison , me laissant libre  d'y installer à mon gré un atelier. Dès mon enfance , je tendis désespérément  à me trouver en haut , quelle magie palpitante celle d'échapper à la salle à manger pour grimper comme un fou sous mon toit et m'enfermer à clé dans mon réduit, ma solitude s'y sentait invulnérable.De là haut ( la maison de mon père était une des plus hautes de Figueras ) je dominais la ville et mon horizon s'étendait jusqu'à la baie de Rosas , parfois cependant , je regrettais amèrement de ne pas courir les rues et participer le soir aux jeux aphrodisiaques dont je percevais les cris de plaisir, des filles et des garçons, ces clameurs montaient jusqu'à moi et me perçaient le cœur d'une flèche.Mon narcissisme se métamorphosait en rêverie cosmique, jusqu'à ce qu'une larme indulgente coula le long de ma joue  vînt apaiser le tumulte de mon âme;depuis un moment , je sentais à l'intérieur de ma main caressante quelque chose de petit, de bizarre et d'humide que je regardais avec surprise ;c'était mon sexe  . Mes parents décidèrent de m'envoyer au repos à la campagne dans une propriété de la famille Pitchot à deux heures de Figueras. Je partis en cabriolet avec M. et Mme  Pitchot et leur fille adoptive de seize ans , Julia, nous arrivâmes juste après le coucher du soleil.Le Moulin de la Tour m'apparût , comme un lieu magique, il semblait avoir été bâti pour me permettre de continuer mes rêves éveillés. Voici dans les grandes lignes le programme de ma journée au Moulin de la Tour Le lever comportait une cérémonie exhibitionniste , pour bien réussir mon coup, il me fallait me réveiller avant l'entrée de Julia dans ma chambre, lorsqu'elle venait ouvrir les volets, j'employais ces minutes à savourer l'émotion érotique que je tirerais de mon exhibition surtout à inventer la pose, varié chaque jour, au moment où la porte s'ouvrait, je restais figé, feignant le sommeil le plus paisible en réalité , si on m'avait regardé attentivement , on aurait noté un tremblement terrible de mon corps, elle s'approchait de mon lit, pour recouvrir ma nudité d'un des draps que j'avais volontairement rejeté, puis je prenais le petit déjeuner servi pour moi tout seul dans la salle à manger :deux tartines de pain grillé au miel et une tasse de café au lait très chaud. Comme les murs  de la salle à manger étaient couvert de peinture à l'huile, je n'avais pas assez de mes deux yeux pour contempler ces tâches de peinture  épaisses et informes, qui idéalisaient la toile de la manière la plus capricieuse, jusqu'à ce qu'un recul d'un mètre ou un clignement des yeux rendissent par miracle leurs formes à ces visions tumultueuses ;le plus ancien des tableaux de M. Pitchot rappelait la manière de Toulouse Lautrec, l'érotisme de ces allusions littéraires à la mode 1900 brûlait au fond de ma gorge comme une goutte d'armagnac avalée de travers, je me souviens surtout d'une danseuse de Tabarin faisant sa toilette :elle avait un visage d'une perversité maladive et des poils rouges aux aisselles . Je grandissais dans la propriété de M. Pitchot à Cadaquès, la moitié de mes joues étaient recouvertes par des favoris en forme de côtelettes, je ne portais que des costumes en velours noir souple , tous les soirs je me rendais à l'école officielle de dessin ;mon professeur M.Nunès était un excellent dessinateur, ancien prix de Rome de gravure, passionné pour les Beaux-Arts, il m'emmenait chez lui pour m'expliquer les mystères du clair obscur et des rayures sauvages d'une gravure de Rensorat, je sortais de chez M. Nunès exalté et stimulé, les joues enfiévrées par les plus grandes ambitions artistique. Je partis pour Madrid, avec mon père et ma sœur, l'admission à l'école des Beaux-Arts comportait  l'exécution  d'un dessin d'après l'antique , nous avions six jours pour le réaliser. Le résultat de l'examen ne fut pas moins explosif, j'étais admis à l'école des Beaux-Arts avec cette mention " Bien que le dessin n'ait pas été exécuté dans les dimensions réglementaires, il est si parfait que le jury l'a approuvé .Dans ma chambre, je peignais mes premières toiles cubistes intentionnellement influencées par Juan Crois , je n'utilisais à cette époque que le noir, le blanc, le terre de Sienne et le vert olive, un grand chapeau de feutre noir compléta mon accoutrement avec une pipe que je n'allumai jamais. Malgré mon enthousiasme du début  je fût vite déçu par l'école des Beaux-Arts, en effet , loin de se réfugié dans un conformisme académique, ils étaient" déjà" progressistes , ouverts aux nouveautés" Mon ami, chacun doit trouver sa manière , il n'y a pas de loi en peinture. Interprétez ...Interprétez en laissant ce que vous voyez, mettez y votre âme, en peinture c'est le tempérament qui compte! Le tempérament!" Dans le groupe de la résidence se trouvaient Pepin Bello, Luis  Bunuel, Garcia Lorca, Pedro Ganfias, Eugenio Montès, et tous ceux que j'allais connaître à cette époque, deux seulement atteindraient les sommets :Garcia Lorca dans la poésie et le drame, Eugénio Montès dans les escaliers de l'âme et de l'intelligence , l'un était de Grenade, l'autre de Saint Jacques de Compostelle puis ils m'acceptèrent, je donnai tellement l'impression de les surclasser que bientôt tout le groupe se mirent à répéter:  "Dali a dit cela ...Dali a peint ceci...Dali a répondu...Dali pense que ...C'est dalinien...."tout ce qu'ils possédaient je le possédais déjà à la puissance carré ou cubique, seul Garcia Lorca m'impressionnait .Je fus expulser définitivement de l'école des Beaux-Arts on m'accusa d'avoir fait naître une révolte pour la nomination d'un professeur de peinture à l'Académie , la garde civile m'arrêta et on m'enferma dans la prison de Figueras, et au bout d'un mois on me transféra dans celle de Gérone , puis enfin on me remis en liberté.Mes parents m'emmenèrent à Cadaquès où je repris ma vie d'ascète, me donnant tout entier à ma peinture et à mes lectures . Des tableaux de moi furent exposés dans de grandes galeries à Madrid et à Barcelone, Paris entendit murmurer qu'un peintre nouveau venait d'être découvert en Espagne . Picasso , de passage à Barcelone , avait vu  " ma Fille de dos" et en avait parlé très élogieusement. Je fis un premier séjour à Paris, je fus présenté à Picasso par Manuel Angelo Ortiz, un peintre cubiste de Grenade ;quand j'arrivai chez Picasso rue de la Boétie, je fus aussi ému et respectueux que si j'avais une audience avec le pape lui même. " Je viens chez vous avant de visiter le Louvre dis-je, vous n'avez pas tort , répondit-t'il . Un soir , Goemans  mon futur  marchand de tableau, m'emmena au bal Tabarin , il me signala quelqu'un qui entrait , c'est le poète surréaliste Paul Eluard, il est très important à Paris, et en plus il achète des tableaux, sa femme est en Suisse , celle qui est avec lui est une amie, nous allâmes à sa rencontre, fîmes connaissances autour de plusieurs bouteilles de champagne. Eluard me parut être un personnage de légende, avant de nous quitter , il promit de venir l'été suivant à Cadaquès. Le lendemain soir , je pris le train pour l'Espagne, j'étais donc un homme maintenant en 1929 dans ce village de mon enfance et de mon adolescence, dans ce Cadaquès blanchi à la chaux, j'étais un  homme et je m'efforçais chaque jour un peu plus de devenir fou. Ce fut là que je commençais d'avoir mes crises de rires.C'est alors que je reçus un télégramme de mon marchand de tableaux Camille Goemans avec lequel je venais de signer un accord selon lequel, pour 3000 Francs il aurait l'exclusivité de ma production estivale.A la rentée, il exposerait mes tableaux dans sa galerie et je toucherai un pourcentage..De toute façon , avec les 3000 F il était propriétaire de trois de mes toiles, mon père trouvait ces conditions honorables, Goemans télégraphia donc et arriva, il fut enthousiasmé par le " jeu lugubre" qui n'était pas tout à fait terminé, quelques jours plus tard  arrivèrent René Magritte et sa femme , puis Luis Bunel,  Paul Eluard annonça sa venue par lettre.En quelques jours , je fus entouré pour la première fois, par un groupe de surréalistes qui accouraient attirés par l'étrange personnalité qu'ils venaient de découvrir.Mes crises de rires les surprirent tous, mes amis surréalistes acceptèrent avec résignation mes éclats ,les considérant comme un des multiples inconvénients inhérents à un génie aussi manifeste que le mien Un matin où je me tordais de rire, une voiture s'arrètta devant ma  maison ; Paul Eluard en descendit avec sa femme , le visage de Gala Eluard ma parut très intelligent , mais elle avait l'air de mauvaise humeur et contrariée de se trouver à Cadaquès  ; le soir au cours de la promenade , j'abordai plusieurs questions sérieuses , elle  fut surprise par la rigueur de mon raisonnement  et m'avoua  tout à l'heure sous les platanes  qu'elle m'avait pris pour un personnage antipathique et insupportable à cause de mes cheveux pommadés qui me donnait l'allure d'un danseur professionnel de tango argentin. Le lendemain , je passai   chercher Gala et nous partîmes nous promener dans les rochers de Cayals ; j'attendis que Gala entamât la conversation annoncée, c'est à propos de votre tableau  " le Jeu Lugubre" , c'est une oeuvre très importante dit-elle et c'est pour cela que tous les amis , Paul et moi nous voudrions comprendre à quoi correspondent certains éléments auxquels vous semblez attacher une importance particulière. Je fus tenté de répondre par un mensonge, cependant le ton net de Gala, l'expression tendue de son visage, son honnêteté entière et hautain, me forcèrent à dire la vérité ; je vous jure que je ne suis pas coprophage , j'ai autant d'horreur que vous pour ce genre d'égarement ; mais je considère les éléments scatologiques comme terrorisants, au même titre que le sang  ou que ma phobie des sauterelles .J'attendis que Gala manifestât son soulagement  de ma réponse et pourtant elle gardait un air préoccupé comme s'il était encore une question qui la consumait à fleur de sa peau  olivâtre si délicate, cette chair si proche de la mienne, si réelle m'empêchait de parler ; la beauté souffreteuse du visage n'était pas la seule élégance de ce corps, je regardai sa taille cambrée par sa démarche de Victoire  et je me dis  avec déjà une pointe d'humeur esthétique " Les Victoires aussi ont le visage assombri par la mauvaise humeur , il ne faut pas y toucher." Pourtant j'allai la toucher, j'allai  étreindre sa taille quand la main de Gala prit la mienne, c'était le moment de rire , et je ris avec nervosité d'autant plus violente que cela en était plus vexant pour elle à ce moment précis ; mais Gala au lieu de se sentir blessée , par ce rire s'en enorgueillit  , d'un effort surhumain , elle pressa encore plus fort sa main, au lieu de la laisser tomber avec dédain comme n'importe quelle autre femme l'aurait fait . Son intuition médiumnique lui avait donné  à comprendre le sens exact de mon rire si inexplicable aux autres . Mon rire n'était pas "gai" comme celui de tout le monde , il n'était pas scepticisme ou frivolité, mais fanatisme , cataclysme , abîme et terreur ! Et le plus terrifiant , le plus catastrophique  de tous les rires, je venais de le lui faire entendre , de le jeter par terre à ses pieds. Mon petit , dit-elle , nous n'allons plus nous quitter . Elle serait ma Gandira " celle qui avance " ma Victoire , ma femme, mais pour cela , il fallait  qu'elle me guérisse. Et elle me guérit, grâce à la puissance indomptable et insondable de son amour dont la profondeur de pensée et l'adresse pratique dépassèrent les plus ambitieuses méthodes psychanalytiques ; nous étions en septembre ; tous les amis du groupe surréaliste avaient regagné Paris , Eluard aussi , Gala restait donc seule à Cadaquès . Mes œuvres   adorées je les confiaient à un menuisier de Figueras qui les emballa avec le soin maniaque que j'exigeai de lui . Je partis pour Paris où mon exposition devait avoir lieu  du 20 novembre au 5 décembre à la galerie Goemans. Nous fîmes  construire une maison  au dessus de Cadaquès ensuite nous partîmes à Barcelone sur laquelle les paysans aiment à répéter " Barcelone est bonne si bourse sonne " avec l’acompte laissé à Cadaquès pour le menuisier, il ne nous restait plus rien , je dus aller à la banque pour toucher le chèque de 29000 francs  du Vicomte  de Noailles et le soir nous fîmes bombance avec du champagne , durant tout le dîner nous ne parlâmes pas d'autre chose que notre maison de Port Lligat , nous louèrent une maison de pêcheurs à Torremolinos un petit village à quinze kilomètres de Malaga ; un champs d’œillets descendait  de chez nous à pic sur la mer ce furent nos vacances de feu, nous devînmes aussi bronzés que les pêcheurs.Le public ne se décidait pas à  me suivre , mais j'avais ruiné ses convictions ! Les artistes modernes avaient bien raison de me haïr  !Ne pouvant profiter de mes découvertes je fus constamment volé ! Ce fut l'époque décourageantes de mes inventions , j'inventais les ongles  artificiels avec de petits miroirs pour se regarder , des mannequins transparents  pour les étalages , des sculptures ventilateurs en rotations  etc ....Ces inventions furent notre martyre , surtout celui de Gala qui avec son dévouement fanatique partait après déjeuner , avec mes projets sous le bras et commençait une croisade ,elle rentrait le soir verdâtre, morte de fatigue, cela n'a pas marché .Et pourtant tous mes projets furent réalisés, tôt ou tard , un jour nous apprîment que l'on venait de lancer  des ongles postiches pour un soir, un matin je lus dans un journal  " on vient de mettre en vitrines des mannequins transparents , cela ressemble à du Dali " c'était encore une chance que l'on me citât. On aimait mes idées à partir du moment où des inconnus le défloraient sous prétexte de faire mieux. Le terrible bon sens français  s'empara de mon nom vite célèbre , mais pour en faire  un épouvantail à moineau " Dali , oh oui c'est extraordinaire, mais c'est fou et non viable.  Je me disais patience , il faut durer ,au lieu de faire un pas en arrière j'en faisais  cinq en avant , encouragé par Gala aussi têtue que moi dans l’intransigeance. Notre force, à Gala et moi , était  de vivre hygiéniquement  sans fumer, sans nous piquer, sans renifler , non seulement  nous restions distants, mais équidistants des artistes de Montparnasse , équidistants des communistes, des fous, des bourgeois, nous étions au centre et pour y rester et conserver notre lucidité, nous partions de temps en temps à Cadaquès où nous nous cachions pendant des mois laissant derrière nous Paris bouillir comme une marmite de sorcière. Quand j'avais terminé une toile , nous nous accordions la permission exceptionnelle d'aller avec les pêcheurs griller quelques sardines et quelques côtelettes dans les rochers du cap de Creus à l'endroit exact où les Pyrénées viennent mourir dans la mer . Cette nouvelle période toucha bientôt à sa fin ; les critiques distinguaient déjà le surréalisme avant ou après Dali . Un des secret de mon influence  a toujours été qu'elle restait secrète. Le secret de l'influence de Gala a été  qu'à son tour elle était doublement secrète. Mais j'avais le secret de rester secret . Gala avait le secret de rester secrète dans mon secret à moi. Souvent on croyait découvrir mon secret : erreur !Ce n'était pas le mien , mais celui de Gala ! Notre manque d'argent fut encore un de nos secrets . Nous n'avions presque rien la plupart du temps et nous vivions constamment angoissés par l'argent. Cependant nous savions que notre force était de ne pas le montrer. Le tableau que j'étais en train de peindre représentait un paysage des environs de Port Lligat dont les rochers semblaient  éclairés par la lumière transparente de fin de jour ; au premier plan , j'avais esquissé un Olivier coupé et sans feuilles, ce paysage devait servir de toile de fond à quelques idées , mais laquelle ? il me fallait une image surprenante et je ne la trouvais pas  ; j'allais éteindre la lumière et sortir , lorsque je vis littéralement la solution : deux montres molles dont l'une pendait lamentablement à la branche de l' Olivier , malgré ma migraine je préparais ma palette et me mis à l'oeuvre. Deux heures après Gala revint du cinéma , le tableau qui devait être un des plus célèbres était achevé , je l'a fis asseoir devant , les yeux fermés , un , deux , trois regarde elle fixait le tableau et son visage reflétait son étonnement émerveillé, je fus donc convaincu de l’efficacité de mon image , car Gala ne se trompe jamais. Quelques jours plus tard , mes montres molles que j'avais baptisées Persistances de la Mémoire était acheté par Julien Lévy , l'homme qui allait faire connaître mon art aux Etats Unis . Je me rendis à New York  , tous les après-midi nous allions d'un cocktail party  à un autre ; le soir je visitais le temple cinématographique délirant. Mon exposition chez Julien Lévy fut un grand succès ; la plupart des toiles trouvèrent acquéreurs et la presse quoique agressive , n'en reconnaissait pas moins mes dons imaginatifs de peintre . Je devais repartir pour l' Europe sur le Normandie .Gala me décida à partir à la montagne me reposer dans les Pyrénées tout près de la frontière , au grand Hôtel de Font-Romeu, la guerre approchait à pas de géant , mon repos consistait  surtout à peindre douze heures par jour ; quand nous arrivâmes à à Font-Romeu , on nous apprit que le grand appartement de l'hôtel venait d'être réquisitionné par le général Garnelin en visite d'inspection. je dus attendre patiemment son départ pour occuper la chambre dont je voulais faire mon atelier. La mobilisation partielle  obligea l'hôtel à fermer. Nous repartîmes pour Paris, puis à Arcachon , nous y étions pas depuis trois jours que la guerre était déclarée , j'installai mon atelier dans une villa de style colonial donnant sur le bassin d'Arcachon, Coco Chanel vînt passer quelques temps chez nous , pendant ce temps là les troupes Allemandes progressaient . Coco Chanel incarnait cette période de l'après guerre, comme moi même et on se rejoignaient sur à peu près tout. Les deux semaines qu'elle passa à Arcachon nous forcèrent à réviser nos idées, à les cerner d'un trait plus net ; la guerre en cours exigeait  déjà cette forme que nous voulions donner à nos pensées. Mais l'originalité de Chanel était le contraire de la mienne, depuis  toujours j'exhibe impudiquement ma pensée, tandis qu'elle sans la cacher ne l'exhibe pas, mais l'habille. La haute couture a toujours chez elle une détermination  biologique, une origine pudique ; son corps et son âme sont les mieux habillés de la terre .Gala fut celle qui à cette époque savait à quel point la peinture était pour moi une féroce envie de vivre et une raison encore plus féroce d'aimer . Seule Gala me faisait vivre ! Elle collectionnait des vins de Bordeaux, m'emmenait dîner au Châteaux Trompette elle posait un cèpe parfumé à l'ail sur le bout de ma langue et ordonnait Mange ! Deux jours avant que les Allemands occupent le port d'Hendaye nous nous trouvions en Espagne, Gala fila sur Lisbonne où j'irai la retrouver aussitôt mes papiers en règle . Quand à moi , je me rendis à Figueras, je revis mon pays couvert de ruines , noblement appauvri, mais ressuscitait par la foi en son destin , je frappai à la porte Qui est là ? C'est moi , Qui ? Moi Salvador Dali votre fils , il était deux heures  du matin à la porte de la maison familiale , j'embrassais les miens , ma sœur, mon père , mes tantes ils me préparèrent un souper aux anchois  à la tomates et à l'huile d'olives . Je viens d'écrire ce long livre des secrets de ma vie , qui seul pouvait me donner l’autorité nécessaire pour être entendu. et je veux être entendu du monde entier , car je suis l'incarnation la plus représentative de l'Europe après guerre, en ayant vécu toutes les aventures, toutes les expériences, tous les drames.Franc tireur de la révolution surréaliste, j'ai connu , jour après jour les moindres incidences , les moindres répercussions intellectuelles de l'évolution  du matérialisme dialectique et des doctrines faussement philosophique qui se fondaient sur les mythes du sang et de la race au nom du national-socialisme.La théologie  même n' a plus guère de secrets pour moi . Si j'ai participé avec le fanatisme d'un Espagnol à toutes les recherches spéculatives, même les plus opposées, je n'ai en revanche jamais de ma vie accepter d'appartenir à un parti politique qu'elle fût-il  l'idéologie dont il prétendait relever .Et comment pourrais-je l'accepter encore aujourd'hui  ; à l'heure où la politique se laisse dévorer par la religion parmi tant de choses qui nous restent à jamais mystérieuses et inexplicables, ma seule vérité s'affirme avec d'autant plus de force et de grandeur : Aucunes des découvertes philosophiques , morales , esthétiques ou biologiques ne permet de nier Dieu . Bien mieux le temps dont les sciences particulières ont construit les murs restent sans autre toit que le Ciel Divin .Le Ciel ne se trouve ni en haut , ni en bas , ni à droite , ni à gauche , le Ciel est exactement au centre de la poitrine de l'homme qui à la  Foi .
                                                         SALVADOR DALI

dimanche 12 janvier 2020

Graines de possibles regard croisés sur l'écologie de Pierre Rabhi et Nicolas Hulot



Nicolas Hulot et Pierre Rabhi ne se connaissaient pas, à  première vue, rien ne les poussait  à  se rencontrer  tant leurs parcours, leur culture, leurs univers    sont différents.  Si l'on s'en tient aux apparences , il y a d'un côté un Africain , humaniste, paysan, réservé, poète  et de l'autre un Occidental  trublion  médiatique et pragmatique, utilisant   la technique  à  foison , acteur  et vecteur de la consommation . Et puis un jour, la rencontre a eu lieu, fruit souvent des jolis hasards de la vie, tout de suite une connivence est  née, une complicité  s'est installée, le dialogue  ne s'est depuis  pas relâché , un dialogue prolifique, animé par un désir de compréhension réciproque  et un engagement commun pour l'environnement ; un échange amical  qui les a       tantôt opposés, tantôt   rassemblés  . Il y a le fils de forgeron né aux marches du désert et l'enfant de la grande  bourgeoisie française né dans les beaux quartiers de Lille; beaucoup de traits communs  : une farouche indépendance, une volonté de cultiver leur libre arbitre et d'emprunter  des chemins de traverse; et puis  chacun à  sa façon aiment passionnément le sol, les arbres, la terre et la Terre, chacun à sa façon aiment et se désolent des mêmes choses. Ce livre est le reflet  des chemins de vie et surtout  un cri  d'alarme. Celui de deux hommes de terrain qui constatent chaque jour un peu plus l'intensité des exactions commises à l'encontre de notre planète. Au fil des pages, Pierre et Nicolas s'interrogent et  tentent de lancer des pistes pour construire un autre avenir. Comment restaurer le lien à la "Terre-Mère"? Le progrès, conçu pour le bien de l'homme, n'est-il pas en passe de se transformer en la pire des tyrannies ?Comment retrouver  du sens dans une vie envahie par l'argent?Qu'est ce qu'être écologiste ?Une éthique, une politique, un mode de vie?Peut-ton croire au développement durable?Ou faut-il être plus radical et prôner la décroissance? C'est enfin une formidable déclaration d'amour à l'homme et la nature, qui vient nous rappeler combien notre destin est  étroitement, fondamentalement lié à celui de la Terre.Et nous pousse, comme l'écrivait Henry Miller , à "rejeter le connu et le prouvé au profit de l'aventure que sont la liberté et la création". 
Leur Chemin de vie : NH :Ce qui m'a frappé chez toi c'est ton incroyable itinéraire, du désert Algérien jusqu'en Ardèche, raconte  nous d'où tu viens ...PR : Je suis né près  de Bechar dans une petite oasis du sud  algérien appelée Kenadsa, mon père  était forgeron, ma mère  est morte alors que j'avais quatre ans, à l'époque  mon père fait la connaissance d'un couple  de Français, un ingénieur et une institutrice pour travailler à la compagnie des Houillères, notre sous-sol colonisé recelait du  charbon, c'est par cette matière obscure que notre système habituel  a été complètement bouleversé  et la modernité est arrivée, une population gavée de lumière allait brutalement devoir tirer sa survie de ce monde de l'obscurité, le temps de la montre  allait abolir cette sorte d'éternité cadencée par le ciel, les prières et les fêtes; le temps allait devenir argent. Ce couple  n'avait pas d'enfant et comme mon père se préoccupait  de mon avenir, ils lui ont proposer de m'éduquer. En 1958 1959 pendant la guerre , j'étais plus en accord avec ma famille et je suis partie en France, j'ai eu la chance de rencontrer les idées de Gandhi en pleine guerre d'Algérie, sa pensée faisait résonner , ma principale conviction , à savoir que la violence ne résout jamais rien, il disait  quelque chose comme "Œil pour œil, dent pour dent ça ne fera que des édentés et des aveugles" l'humanité reste enlisée    dans cette ornière. J'ai débarqué dans la capitale avec tout les attributs de la culture française inculqués par ma famille adoptive; j'ai travaillé dans une entreprise d'homme à tout faire, l'entreprise me paraissait  alors le lien symbolique de la modernité et de la libération de l'individu qu'elle ne fut pas ma déconvenue !J'ai pris conscience de cette hiérarchie du pouvoir, de l'avoir, de l'oppression. Je ne comprenais pas pourquoi certains ne bénéficiait pas plus de reconnaissance alors qu'ils travaillaient plus ou accomplissaient les tâches les plus insalubres; quand j'ai vu que ce microcosme trahissait tout ce qu'on m'avait enseigné, çà a été le début de ma toute première insurrection ; je ne pouvais transiger avec l'idée d'équité. NH : Je suis né à Lille , dans une   famille bourgeoise bien installée, puis j'ai grandi à Paris dans les beaux quartiers, j'ai d'abord baigné dans l'insouciance et les certitudes, dans un monde monolithique où l'on ne change pas d'étage ! Mais les événements de la vie ont précipité mes certitudes dans les abîmes, je me suis rendu compte que la vie n'étais pas un long fleuve tranquille, je suis convaincu  que nous portons depuis l'enfance, une portion de notre destinée.Ma révolte contre la chasse, date de cet époque, je m'insurgeai déjà a cet âge  là  contre l' uniformisation des comportements vestimentaires, la vie en vase clos social, et cette obsession des convenances propres à la bourgeoisie, j'ai évolué dans un univers où il n'y avait pas de place que  pour l'homogénéité, j'ai vite pris conscience de la nécessité de la différence, je suis moi aussi un autodidacte absolu .Devenir écologiste : NH :En 1960 , tu quitte Paris et tu t'installe définitivement en Ardèche.  Pourquoi ?  PR: Je venais de rencontrer Michèle , qui allait devenir ma femme dans l'entreprise où je travaillais , pour elle comme pour moi il n'était pas question de vivre dans cette aliénation , nous voulions un autre lieu, un autre espace, l'agriculture nous paraissait , l'activité, la mieux à même de mettre en cohérence nos idées avec notre mode de vie, c'est alors que nous avons rencontré l'admirable Dr Pierre Richard, un médecin qui s'occupait à l'époque de la création du parc national des Cévennes, c'était un écologiste visionnaire, un des premiers à déplorer la désertification des campagnes et la dégradation des espaces naturels. C'était un pays à la fois magnifique et humainement à la dérive, les hommes avaient domestiqué la montagne et avaient réussi à y vivre dans des maisons dont certaines paraissaient clouées  aux parois rocheuses. On était au cœur des Trente Glorieuses et personne ne comprenait qu'on veuille s'installer en pleine débâcle , qu'on quitte la facilité et le salaire de la ville. Pour apprendre l'agriculture, je me suis inscrit dans un établissement appelé " Maison familiale rurale "j'ai obtenu un diplôme et je suis devenu ouvrier agricole. Là, quelle surprise ! je pensais avoir définitivement tourné le dos à la notion du productivisme, mais la réalité m'a vite rattrapé, les jeunes ne parlaient que de puissances des tracteurs, d'augmentation des rendements et du nombre d'hectares qu'ils voulaient acheter. Le  jour des traitements des arbres était pour moi un cauchemar ; nous utilisions des substances chimiques dont un produit le Metasystemox qui avait été responsable de nombreux décès dans la région, nous devions porter des masques pour nous en protéger, après le traitement nous sentions une odeur écœurante et nous trouvions par-terre  toutes sortes d'insectes foudroyés, je devais apprendre plus tard qu'ils s'agissaient de produits de synthèse aux effets rémanents, non biodégradables, nous étions dans une ambiance d'agression généralisée contre la nature et la vie; à l'époque j'ai bien cru que j'allais décrocher.Aujourd'hui encore, certains paysans ne s'imaginent pas combien l'agriculture qu'ils pratiquent est dangereuse et va à l'encontre de l'esprit initial de leur métier. Chaque printemps , je suis affligé quand on commence à disperser les insecticides sur les arbres fruitiers en Provence. NH :Ce qui me surprend le plus c'est notre capacité à nier ces conséquences et à nous dire que la nature est capable de faire disparaître toutes les substances chimiques que l'on disperse, mais rien ne se perd , tout se transmet  et au bout de la chaîne alimentaire il y a l'homme ! Je me souviens qu'il y a quelques années , il y a eu un échouage massif de dauphins sur les côtes françaises, on a d'abord avancée cette vieille théorie farfelue du suicide collectifs ; puis les biologistes ont découvert dans les tissus des dauphins, toutes sortes de textiles, d'arsenic, de produits issue de l'agriculture rejeter dans les eaux fluviales. PR :Un jour le docteur Richard est arrivé en souriant , un ouvrage à la main; c'était " La Fécondité de la Terre" d'Ehrenfried Pfeiffer un autrichien qui avait compris que l'agriculture moderne était destructrice, qu'elle minéralisait les sols et menait à une impasse, c'est là que j'ai commencé à comprendre ce qu'était l'écologie, pour la première fois , on me proposait une agriculture qui plus que de respecter la vie , contribuait à régénérer ce qui était dégradé. NH :C'est ce qui t'a mené , en pionnier à l'agroécologie ? PR : Oui progressivement, l'aventure de Mont -champ  à enfin démarrer, oui une véritable aventure !Ce bien était en plein cœur des garrigues, la maison menaçait de s'écrouler, les terres étaient en friches, nous avions obtenu notre prêt , mais le Crédit  Agricole nous avait stipulé que nous devions pas faire de travaux autre qu'agricoles. Cet étape de la survie a été longue et douloureuse, mais nous l'avons totalement acceptée , parce qu'elle était le tribut à payer pour notre liberté, nous devions aussi élever nos cinq enfants , avec  toute la problématique sociale qu'un  milieu isolé  pouvait leur imposer, pour éviter le confinement familial, nous avons accueilli des stagiaires, dont les premiers étaient issus de la déferlante soixante-hui-tarde . L'humus est un élément majeur sur lequel la fécondité naturelle des sols est quasiment impossible lorsque l'humus disparaît, les sols meurent  et le désert s'installe ; il joue le rôle du  levain qui fait lever la terre comme une pâte, retient l'eau et améliore les sols en les régénérants avec l'humus dont l'étymologie rappelle l'humanité, l'humilité, l'humidité, on détient une sorte de quintessence vitale, à la fois matière et symbole. PR : Et toi comment en es tu venu à l'écologie ? NH : D'abord  parce que le terrain y était propice, mes parents m'ont transmis l'amour de la nature, mon père avait l'obsession pendant son temps libre de partir sur son petit lopin de terre pour cultiver ses fleurs et s'occuper de ses boutures, ma mère elle aussi aspirait qu'à vivre à la campagne, très tôt je me suis rendu compte que je me sentais bien au contact de la nature et moins bien quand je m'en éloignais. Je vais te choquer, mais j'ai fait le deuxième Paris-Dakar j'avais une vingtaine d'années et je succombais comme tout le monde au facteur vitesse, qui est celui que je fustige le plus aujourd'hui ; j'étais excité par l'idée de la compétition et l'espace du désert devenait pour moi un  exutoire bref  j'étais  le fruit  d'une société dont j'absorbais les leurres, j'ai bien à peu compris que les joies étaient beaucoup plus internes dans le capital immatériel que dans le matériel, mais un autre cheminement de vie n'aurait pas forcément permis de m'en rendre compte. Je dis souvent que j'ai passé une période de ma vie en position fœtale , la tête sur mon nombril, cette période est plus ou moins longue en fonction des individus, mais les événements vous font redresser ; je souhaite  à chacun que cette phase initiatique ne dure pas  trop longtemps parce que dans cette position on se prive du regard des autres ; on naît avec un certain nombre de sens, mais certains éléments troublent la perception, jusqu'au jour où l'on acquiert enfin sa progression , les chocs sont nécessaires et je les ai connu graduellement. A la fin des année  70 , je me suis retrouvé  au Guatemala après un tremblement de terre qui avait causé cinquante mille morts, cet événement  m'a brutalement ouvert les yeux sur la précarité de la vie. PR : Je ne suis pas non plus un spécialiste en tout , je comprends grâce à mon bon sens et à mon intuition. Je suis en revanche confronté au drame et aux problèmes des sols, on ne peut pas résoudre tous les problèmes en même temps et être sur tout les fronts, mais faisons  notre possible pour limiter les dégâts dès à présent , faisons le honnêtement et cessons les lamentations et les incantations qui ne font rien évoluer. Demandons nous  que puis je faire à ma petite mesure et le plus honnêtement possible pour changer les choses ? NH :Je  me demande où les politiques sont passés dans notre combat, ils ne se rendent pas compte à quel point leur silence est pesant. PR : Je suis entré en écologie il y a quarante ans, en prenant conscience de la difficulté d'un rapport harmonieux et non nuisible entre l'être humain et la nature, qu'attendons nous pour que l'écologie soit enseigné à l'école, au même titre que les mathématiques ou le français ? Le problème c'est que nous avons complètement perdu notre capacité à anticiper. Aujourd'hui  notre système progresse par réaction à très court terme, résultats, la politique que l'on peut définir comme l'art de prévoir ne se met pas en route, les processus de véritable changement de société pour éviter le chaos final . Peut être que face à la complexité du monde " après moi le déluge " est la seule réponse qu'elle soit capable de donner . NH  : J'ai pu constater cette incapacité  à anticiper plusieurs fois de l'intérieur. Il suffit d'observer le mode de fonctionnement d'un ministère : il faut attendre que se produise un événement pour qu'on réunisse tout le monde pour discuter ! Ce n'est que de la réaction  et de la communication , Où est l'anticipation ? Où est  la réflexion ?  On mobilise le Conseil national  du développement durable, qui rassemble des énergies fantastiques , mais sa présidente n'a jamais été reçue par le premier Ministre et ses lettres restent sans réponses. Dans le même ordre   d'idée, on  vient annoncer au ministère de l'écologie qu'il allait devoir partager ces locaux avec celui de la Francophonie. Le rôle des OGN consiste souvent à éviter des reculs plutôt  qu'à opérer des avancées. PR : Le gouvernement ne considère pas l'écologie comme une priorité, mais comme une préoccupation subsidiaire , un alibi  démagogique à très bon prix ; nous somme loin du compte ; l'écologie  n'est guère présent dans ce champ de bataille de la marchandise ; il semble même qu'elle gêne le fonctionnement du système . Ne pense-tu pas que les individus se répartissent aujourd'hui en deux catégories bien distinctes ; d'un côtés, nous avons ceux qui font fonctionner l'Etat et le gouvernement, les membres de la fonction publique qui suivent un chemin assuré, sécurisé et reçoivent leur chèque tous les mois, que le dollar monte ou descende, qu'il pleuve ou  qu'il vente. De l'autre côté se trouvent ceux que j'appelle " les guerriers de l'économie " et qui regroupent les professions libérales, les artisans, les commerçants, les agriculteurs et même les chefs d'entreprises qui non seulement agissent à leurs risques et périls, mais génèrent les richesses ; il y a là une asymétrie de condition qui explique en partie le dysfonctionnement de la nation . NH : De toute façon , nous n'avons le pouvoir d'orienter l'histoire qu'à condition  d'être conscients de ses dérives. PR : Si les jeunes s'intéressent à nous aujourd'hui c'est qu'ils sentent qu'il y a en eux une dimension qui n'est pas irriguée ; ils sont de plus en plus nombreux à constater qu’emmagasiner toujours  plus de biens ne les rend pas plus heureux, l'urgence écologique et humaine est à la fédération des consciences, la conscience transcende les appartenances, qui nous prennent parfois en otages sous le prétexte de la famille, un groupe social , national, religieux ou politique . Je préfère susciter une réflexion personnelle et intérieure. NH :J'essaye à mon petit niveau de donner aux gens l'occasion  et les moyens d'avancer ; comme par exemple  avec le petit livre vert pour la Terre qui propose cinq cent comportements respectueux de l'environnement dans lequel chacun  peut puiser comme il l'entends et à son rythme .