Je suis venu en Ouzbékistan par avion, avec ma bicyclette dans les bagages. A Paris, à l'aéroport, la compagnie Ouzbek n'acceptait d'embarquer mon vélo qu'empaqueté dans un carton, mais les Ouzbeks n'en fournissaient pas, ils m'ont dirigé vers la compagnie suisse qui possèdent des emballages très réputés mais qui n'a pas le droit de les vendre pour les vols à destination de l'Asie centrale, à Air France le chef d'escale français était injoignable et j'ai dû envelopper mon vélo de sacs plastique, j'avais l'air d'un clochard, hautaine dans leurs tailleurs, les hôtesses me regardaient . Avant d'envoyer le vélo sur le tapis roulant, j'ai protégé le dérailleur avec un exemplaire du Monde à la une duquel se détachait le titre :Nouvelle hausse du prix du pétrole . Sous le ventre du Tupolev de l' Ouzbekistan Airlines , passe le Kyzylkoum, le désert des sables rouges, coupé par le fleuve Amou-Daria ; les barkhanes dessinent comme des cannelures d'un lapiaz à la surface d'un karst ; c'est à dire pour ne pas sombrer dans le jargon géomorphologique que la peau du désert s'est ouverte de vergetures, sous le Knout des rafales de l'ouest . De l'autre côtés du fleuve, le Turkménistan avec le Karakoum , déserts des sables noirs. Ces deux étendues réunies forment le quatrième plus grand désert du monde . La vodka qu'on m'a servie, descend âprement, j'ai l'impression d'avaler du sable . A travers un hublot, un verre à la main, le désert est angoissant ; j'aime pourtant survoler les déserts parce que les considérables tentatives de l'homme pour y survivre sont invisibles. Je pense à mon vélo dans la soute, avec lui il y a douze ans j'ai fait le tour du monde, depuis je suis attaché à ce clou. Cela m'écœure de me débarrasser des objets, dans la boulimie de production, la modernité créer des produits sans avenir; le capitalisme c'est la réduction de l'intervalle entre le moment où l'on achète un objet et où on le remplace. Quand on méprise, ils s'abîment, il faut alors les jeter en acquérir d'autres et ainsi devient-on un consommateur compulsif , c'est le matérialisme qui gagne une partie engagée au nom de l'indifférence à la matière . Hommes qui n'aimez pas les choses, accordez leur grand soin pour n'en point trop posséder, ni devoir les changer sans cesse ! Les ressources de l'Aral et de la Caspienne sont l'enjeu de hautes luttes entre les nations. Après 1991, date de la chute finale, des réserves immenses de pétrole et de gaz ont été découvertes dans la région . Les mers sont devenues des nappes blanches dressées pour le festin. Autour de la table caspienne, ils sont au moins douze candidats au partage, douze compagnies pétrolières approvisionnent des peuples jamais rassasiés. De nouveaux oléoducs ont gagné du terrain rampant le dos des steppes pour convoyer l'or noir. Un soir, dans un bar un plaisantin russe m'a dit qu'il fallait désormais appeler la région le " pipelinistan" Les pipelines sont là pour organiser l'évasion de la houille; l'Europe a récemment réussi à en tirer quelques uns jusqu'à elle. Ce sont eux que je vais suivre en bicyclette à travers l'Oustiourt vers la côte caspienne. Je gagnerai le Bakou par un de ces ferries qui relie le Kazakhstan à l'Azerbaïdjan. De Bakou, j'irai vers la Turquie par la Géorgie; au bout de ma route, j'aurai relié trois mers, parcourant le même trajet qu'une lame d'or noir de la haute Asie convoyée à travers steppes et monts jusqu'au ventre des tankers de Méditerranée pour que le monde poursuive sa marche folle. Ce voyage m'a été inspirée par ma passion des oléoducs , les tubes m'obsèdent , les pipelines me ravissent, on croirait des intestins de quelques dieu de l'énergie qui se serait fait hara-kiri devant les menaces de la pénurie d'hydrocarbures. Le long de tracé rectilignes les pipes convoient une pâte visqueuse; l'huile coule dans le tube en dur , pareille au sang dans l'artère. Noukous sur le tarmac de l'aérodrome, à huit cent kilomètres au nord ouest de Tachkent et à deux cent kilomètres au sud du rivage de l'Aral, je dépiaute les lambeaux de plastique autour de mon vélo; bonne conseillère la superstition me souffle à l'oreille que j'ai bien fait de partir avec lui , une bicyclette flambant neuve aurait attiré les démons .Dans le crépuscule j'achève de gonfler les pneus, sur le seuil des portes de leurs Zhigulis (voiture prolétarienne plus petit modèle de Lada existant) deux chauffeurs de taxis se foutent de moi ; "Ou vas tu ?me dit l'un "Au Kazakhstan , dis je" A vélo ? Ouaip tu voyage à vélo parce que tu n'as pas d'argent ? Niet ! dis l'autre , parce qu'il en a trop . Passez chez le coiffeur est la seule chose qui me retienne à Noukous . Le surlendemain l'épreuve commence , à cinq heures du matin , le 13 mai, je monte sur la selle de mon vélo, à six heures je crève ! à six heures quinze je remonte en selle, à huit heures je suis crevé ; il fait 40° j'en suis à ma troisième heure de voyage, restent trois mois . A la sortie de Noukous, je franchis l'Amou-Daria , le maigre ruban rose du fleuve n'atteindra pas la mer, épuisé par les pompages. Les ingénieurs agronomes l'ont saigné jusqu'à l'agonie. Les premiers jours je pédale cent trente kilomètres dans la désolation de la Karakalpakie , cette région autonome de l'Ouzbékistan à été la première victime du pillage de l'Aral par les Soviétiques. Une fois la mer asséchée, des vents de sables se sont levés et ont emporté les terres arables, la mer n'est plus là pour tempérer les ardeurs du ciel ni nourrir les hommes. Des plaques de sel ont recouvert la surface du sol; la terre a la gale . J'aime les terres ex soviétiques, elles m'aimantent , je suis sensible à l'esthétique de leur déglingue; de village à moitié vide , dégouttant de boue sous un ciel d'acier, appuyé sur les béquilles de pylônes tordus et de piédestaux désertés, peuplé d'ivrognes, de hooligans , de filles qui font la gueule et de vieilles gens nostalgiques de l'Union Soviétique. dans ce décors de désespérance, on ne soupçonne pas que derrière le seuil hostile des bicoques , couvent les braises. Il suffit de souffler à l'heure propice dans la chaudière intérieure des Russes et de leurs anciens colonisés, alors le bouchon des bouteilles et la bonde des coeurs sautent, avec le mauvais cochon et la vodka , des histoires extravagantes sont servies à la table des hôtes. Se mêlent les souvenirs du service militaire à Mourmansk , la traîtrise de Gorbatchev , la fraternité soviétique, la peur éternelle de l'ombre du Kremlin. Au milieu de la mer d'Aral, sur l'ancienne île Nikolaev , les ingénieurs staliniens ont installés une base bactériologique ; ils l'ont appelés Renaissance . Les bacille de l'anthrax et de la peste bubonique y étaient alors cultivés. Ils s'agissaient de préparer la guerre bactériologique. L'île à été évacué en 1991; en 2002 les Américains l'ont nettoyé de tout résidu d'anthrax , juste avant que le reflux des eaux ne la relie au continent. Sur le plateau, a dix kilomètres à l'ouest de Chylaboulak se dresse une plate forme gazière la tour de forage est rutilante, investissement chinois ! me dit Rafik , maître des lieux qui dirige une équipe de vingt quatre ouvriers Il a une tête magnifique de barbare steppique toutes les dents en or rangées dans une mâchoire carnée et une arcade sourcilière proéminente comme un balcon où se seraient trop penchés les soucis. Cela fait des mois qu'on creuse, on est déjà à trois milles mètres, on n' a rien trouvé! Au sud de l'Oustiourt, ils ont du gaz à moins de deux milles mètres ! Forer, art difficile qui consiste à se trouver au bon endroit ( précisément au dessus du gisement) au bon moment ( des millions d'années après la décomposition des houilles) Rafik nous offre une tournée de vodka dans une des casemates de la base; il ouvre une Tamerlan nous abattons les shots; dans l'ex Union , la chose qui manque le moins c'est une raison de boire . Les efforts que fournissent ces 24 hommes, la dureté de leur condition d'existence, la désolation de leur horizon, la rudesse des rapports humains cela pour que le gaz procure sa petite flamme douillette à dix milles kilomètres de là, dans un foyer bourgeois où pas une âme moelleusement endormie n'aura une pensée pour eux ! Une piste entaille le plateau de l'Oustiourt et longe le chemin de fer construit par les Russes à la fin du XIX siècle pendant la conquête de l'Asie centrale. Le long de la voie ferrée un aqueduc approvisionne les stations de maintenance parallèlement sur la côte nord, un pipeline à quatre tubes convoie le gaz turkmène et ouzbek vers l'Europe via la Russie. Plantés tous les cent mètres, les poteaux d'une ligne électrique; l'eau , le train, le gaz, la piste , le jus: cinq droites parallèles tracées sur l'ancien chemin chamelier qui reliait Astrakhan aux plaine de Khorezm . Les chameaux de la soie souffraient autrefois là où le train siffle. J'ai dix huit litres d'eau accrochés à mon vélo, de quoi tenir entre les postes techniques de la voie ferrée . La steppe est une immensité carcérale. L'horizon barre le passage; entre ces murs ouverts je ne me suis senti aussi vivant. N'est ce pas la" liberté sauvage " que l'explorateur russe Nikolaï Prjevalski partit cueillir un jour dans le ventre du Touran ? Il la poursuivit jusqu'à la mort. Dans la Russie des temps impériaux , les hommes en rupture de ban prenaient la clé des steppes . Révoltés contre les tsar, les Cosaques, les Kalmouks s'y réfugiaient. Les cavaliers mongols surgissaient, s'y évanouissaient. Les Kazakhs y acquirent leur nom d'hommes libres. Venant du néant, rejoignant le vide, les voyageurs solitaires les sillonnèrent . La steppe interdit l'endormissement, j'ai maudit la steppe; sous le soleil, je l'ai haïe . Dans sa stérilité, j'ai séché mes larmes. J'aurais donné mon royaume pour un sapin, un arbre sur lequel m'appuyer, une route qui m'aurait emporter vers la ville. Mais le découragement ne dure pas. Le moindre événement , combat de coléoptères, galopade lointaine, ballet d'un vautour au-dessus d'une carcasse, abolit l'angoisse. J'ai aimé l'humanité lors de longues journées passées sans voir âme qui vive. J'ai compris pourquoi les cavaliers hunniques ont fait du ciel un dieu. La steppe, tapis de mes prières, manteau de mes nuits. Dans ce chaudron sont sorties les tribus nomades. Les clans sont devenus des hordes puis des peuples. Chacun dans le sillage de ses troupeaux, la steppe , matrice des civilisations d'Eurasie. Les géopoliticiens la placent au centre des équilibres du continent, au milieu des empires. Sur sa paume, les peuples se sont livrés bataille. Chinois contre Mongols, Russes contre Ouzbeks, Arabes contre Perses, Turks contre tous. Les caravanes y ont circulé, sur le dos des chameaux, les marchands transportaient la soie, l'argent, les armes. Aujourd'hui, le pétrole suit les mêmes routes. Sous les ciels délavés, les veines d'acier des oléoducs convoient le sang de la modernité. On voyage dans la steppe, on se croit aux confins du monde mais on en est au coeur; on se perds, là ou tout se joue; il n'y a personne mais c'est l'humanité entière qui s'approvisionne ici. Le vent contraire ni la chaleur ne faiblissent; j'avance pris en étau entre la mâchoire du ciel et celle de la piste . même l'observation du paysage ne m'est d'aucun recours; je passe les journées dans le coffre-fort de mes pensées . L'ouest du Kazakhstan est un glacis stérile, vide d'âmes humaines. Je mets trois jours à gagner le village de Shepte , la piste est bien meilleure qu'en Ouzbékistan , au sud de Beyneu j'ai même eu quarante kilomètres de goudron. Je ne vois pas de yourtes, l'œuf nomade de feutre, dont le dôme blanc piquetait autrefois la steppe a disparu. La seule yourte croisée au cours de ces journées se trouve à demeure dans la cour d'un kolkhoze , à quelques kilomètres au sud de Beyneu. Une yourte moule, rivée à un rocher; tristes gravats d'un monde écroulé; j'y passe la nuit avec les aïeux de la famille qui n'accepteraient jamais de quitter le cercle magique pour les quatre murs d'une maison. Au-delà de Shepte, la piste traverse les champs pétroliers de Zhétibay et de Novoï Uzgen mise en service au temps des Soviétiques. Sur un carré de cinq kilomètres de long, s'élèvent des derricks , des antennes, une forêt de pylônes ; animant d'un mouvement perpétuel cette herse de banderilles, des centaines de " têtes de cheval" pompent sans repos. Elles maintiennent la pression dans les vieux gisements et permettent de stabiliser le rendement ; elles sont le métronome de l'épuisement des ressources, le balancier de l'horloge qui décompterait le temps avant la pénurie. Au pieds des tours de forage, des ouvriers couvert de brut dorment déjà à même le sol, certains vivent dans des roulottes à l'ombre des puits, je traverse le champ et essaie d'accorder le mouvement de mon pédalier aux succions des pompes. Ma flèche dans la cible, je suis dans le pub irlandais d'Aktau , j'y passe une nuit à vider les pintes dont j'ai sué les acomptes dans la steppe, des employés anglo saxons de compagnies pétrolières , des Nouveaux Russes et des Nouveaux Kazakhs (on les appelle les Kasanovas" regardent la coupe du monde de foot; un Russe m'avise " Russki ? dit-il Non Français dis je Tu as l'air Russe, Merci , c'est un compliment Tu n'es pas difficile . Personne ne quitte le pub après le match , comme dans un tripot décrit par l'explorateur allemand Jean Georges Gmélin à la fin du XVIII dans son voyage en Sibérie: On brasse aussi quelquefois de la bière et dès qu'elle est faite, quant elle n'aurait reposé qu'une demi-journée , il n'y a plus moyen de fermer le cabaret que tout ne soit bu . La ville fut construite dans les années soixante, elle jaillit de la steppe ex nihilo . On avait découvert des mines d'uranium dans la région et Aktau servit à loger les ingénieurs, les ouvriers et leurs familles. La cité du bout des steppes connaît aujourd'hui une seconde jeunesse grâce au pétrole caspien. L'huile des gisements de Tengiz traverse l'Oustiourt par les oléoducs. Elle atteint Aktau où l'on la charge sur les tankers à destination de Bakou. La deuxième chose qui jaillit après le pétrole c'est le fric. L'un met des millions de siècles à s'accumuler dans le silence du laboratoire de la géologie; l'autre coule entre les doigts bagués des nouveaux riches, impuissants à réfréner leur soif de jouissance. A Fort Chevtchenko , dans une datcha du XIX aux volets vert, Ruslan , le chef d'une famille kazakhe, m'invite à déjeuner. Il fait 45°; je rêve à un melon frais avec un vin du Ventoux frais , on me sert des tripes de poulain et de la vodka chaude, on porte un toast, même le grand père, pieux hadj à barbe blanche, lève son verre A toi Français ! Mais Allah dis je. Il déteste l'alcool , il ferme les yeux quand on en boit .Dans le laboratoire des steppes de l'Asie centrale, les Russes ont réussi à dissoudre l'Islam dans la vodka . Si tu veux en savoir plus sur le gisement de Kashagan , tu dois aller à Atyrau , c'est la capitale du pétrole kazakh ! A vol d'oiseau, la ville d'Atyrau n'est situé qu'à trois cents kilomètres d'Aktau . Mais il faut quarante huit heures pour l'atteindre car la route contourne le vaste golfe du nord-est de la Caspienne. En 1991, après l'effondrement du Soyouz, la Caspienne devint le centre d'enjeux nouveaux. Un élément bouleversait la distribution des cartes, la pénurie des ressources se profilait. Jusqu'aux années 1990, le grand public n'avait jamais entendu parler du oil peak . L'expression est pourtant ancienne, élaborée en 1956 par King Hubbert , ingénieur qui pressentait qu'on ne pouvait point sucer impunément le sang d'un organisme: un jour la source se tarit. Le oil peak définit ce point de non-retour au-delà duquel les hommes consomment davantage de pétrole qu'ils n'en découvrent. Au cours des trois dernières décennies, la consommation planétaire à explosé. La Chine s'est éveillée, à la même période, les Indiens sont sortis du sommeil shivaïte, les Américains consomment 25% du pétrole produit chaque année sur terre, alors qu'ils ne représentent que 5% de la population planétaire. Mais leur économie a continué a contribué à 60% à la croissance mondiale entre 1993 et 2003. Selon les experts l'augmentation à la demande annuelle mondiale va se chiffrer à 150 millions de tonnes chaque années (120 millions de baril en 2030) Par exemple si la Chine maintient sa croissance elle consommera autant que les USA. Les plus pessimistes des experts prévoient un oil peak (date du déclin de la production, pour 2010) Les perspectives plus optimistes ( Agence internationale de l'énergie) ne situent que oil peak qu'à l'orée de 2030-2050. Les Majors pétrolières sont des monstres financiers qui mettent leur savoir-faire au service d'un Etat riche en ressources. Elles s'allient en consortiums et signent avec les gouvernements un contrat d'exploitation. Pour chaque baril extrait, une part de bénéfice est réservée au pays. Le reste est exporté dans des tubes d'acier, eux-mêmes propriété des Majors. Les Américains ont obtenu l'exploitation d'une bonne part du gisement terrestre de Tengiz que vous avez traversé pour venir ici depuis Aktau . Les Chinois sont présents dans les champs du sud. Quant au gisement de Kashagan, tout le monde est à sa porte: les Japonais, les Français, les Anglais, les Norvégiens et les Italiens d'Agip bien entendu l'opérateur de l'exploitation. Un seul bateau par semaine relie Aktau à Bakou. Pour l'Occident, ce pipe est une arme . Lorsqu'il marchera à pleine machine, le tube charriera quatre vingt millions de barils de brut par jour. Il contourne la Russie, ignore les réseaux de pipelines russes déjà en place entre Bakou et le port de Novorossirsk sur les côtes de la mer Noire. Il empêche la fuite des réserves du Sud caspien vers les marché chinois ou iranien. Il affermit la position des Américains sur la bordure nord de l'Iran. Il conforte la Turquie dans son désir de devenir le pourvoyeur d'énergie de l'Europe. Le Bakou Tbilissi- Ceyhan flanque un coup de sabre dans l'ancien équilibre caucasien . Mais pas d'affolement, nous sommes des commerçants, notre rôle est de vendre du pétrole. Il y avait une offre dans la Caspienne, il y avait une demande à l'Ouest. Nous n'avons fait qu'un raccord en acier entre l'offre et la demande. Et les Russes ?Ils ont été évincés! Notre objectif est le business, nous vendons du pétrole, il s'agit de marchés obtenus par des contrats, pas d'une continuation de la guerre froide par d'autres moyens ! Les Russes ont assez à faire avec leurs pipelines au nord du Caucase. A Bakou , je me souviens d'avoir patiemment écouté une jeune artiste stigmatiser les Majors . Les Majors , disait elle, c'est le mal absolu. Le profit pétrolier entretient les inégalités sur la planète, maintient les peuples dans l'esclavage. Les compagnies sont responsables de la misère des pays dans lesquels elles prospèrent. Leur opulence ne provient pas de leur activité mais du pillage. Et le nouveau prolétariat de l'or noir privé d'espoirs se traîne sous les ciels réchauffés par les émissions de gaz à effet de serre. Ces incantations tirent leur vigueur de trois origines. L'une s'appuie sur le caractère violateur du forage. Symboliquement, il est facile de voir le pétrolier comme un prédateur, frère de race de l'anophèle; il suce le sang du monde. La colonne du derrick perce la croûte terrestre tel un le poinçon du mâle de la punaise forant la carapace femelle pour lâcher sa giclure. Un été, sur les bords du lac Baïkal , un chaman de Sibérie me disait que la Terre devait souffrir de ces vrilles qui trouaient sa surface. Que dirions nous de pareils outrages infligés à nos dermes ? Le pétrole est noir, sale, inflammable, indélébile, il incarne un matériau funeste : un résidu de transmutation au fond de l'athanor. Il brûle comme le sang de Satan, il pue le souffre ; les alchimistes des grandes compagnies auraient enfin accompli le fantasme des ordres hermétiques. Au lieu de changer le plomb en or, ils transforment le brut en dollars; tout ce qui vient de cette pâte honteuse ne peut-être que mauvais. Les guerres, les tensions, les corruptions qu'il suscite sont les preuves de l'énergie obscure qu'il dégage. La ville de Karamanhmaras dévale le talus d'une colline , j'abandonne ma bicyclette dans un hôtel et poursuis ma route à pied; Ceylan n'est plus qu'à deux cent kilomètres et je désire arriver en marchand au bord de la mer. La vallée qui borde la ville a été inondée il y a quelques années ; les routes qui figurent sur mes cartes n'existent plus . Bivouac morose sur le rivage, en face d'un village, le lendemain je contourne le lac par le sud , je marche à travers les chaumes. Deuxième bivouac au bord du lac après cinquante kilomètres de marche , je dors sous des pins d'Alep ; je rejoindrai le Bakou-Tblissi-Ceyhan quitté il y a plus d'une semaine en traversant le massif qui borde le flanc septentrional du lac . Mais les gardes armés qui contrôlent l'accès au barrage me barrent la route. Je traverse le tablier du barrage escorté par un garde en armes. Pendant trois jours, je relie des villages heureux d'êtres accrochés au balcon des forêts, je m'abreuve aux sources ; sur le seuil des maisons on me tend des verres d'ayran, lait fermenté qui rafraîchit le corps. Hélas, il y a toujours , flottant au-dessus de la légèreté de ces journées vagabondes, une ombre mauvaise : l'insulte faite aux femmes dans les fermes où l'on m'accueille : cette manière de leur demander le thé comme je ne réclamerais pas le journal à mon chien, cette façon de tendre les restes d'une assiette de raisin aux fillettes comme je n'oserais déposer le picotin d'avoine au pied de mon chevalIl est singulier et rebutant d'entendre quelqu'un qui est né d'une femme, et a été nourri de ses sucs, salir et mépriser sa mère en lui déniant tout, hormis la luxure, et en la rabaissant au niveau d'un animal stupide. A vingt kilomètres, la clarté du ciel annonce la mer , a la sortie du village de Demirtas, deux chiens m'attaquent, j'évite la morsure du plus gros en sautant dans le fossé. Mes lunettes se cassent dans la chute , l'un des chiens dévale le talus, par une pente praticable quelques mètres plus loin, mon hurlement le tient en respect; l'autre chien le plus gros, se porte à moi, crocs en dehors, je lui fais face et vide le contenu de la bombe au poivre que je tiens fixée à la bretelle de mon sac, le dogue s'enfuit en hurlant. J'abats pitoyablement ces derniers kilomètres, boitillant de la jambe, le cul crotté et les lunettes cassées ruminant ma détestation des chiens. Le village de Yumurtalik est connu pour sa plage, on y vient se baigner des confins de la Turquie. Les femmes nagent tout habillées, les hommes en slip de bain . Soucieux de fixer cet instant dans ma mémoire je foule lentement le sable . La fin d'un voyage, cette petite mort , sans même enlever mes chaussures, je m'enfonce dans l'eau, à mi-cuisses, sac au dos, chapeau sur la tête; je suis un peu étourdi d'en avoir fini avec le ruban des pistes. Je repense à l'Aral, salue la Caspienne en pensée et jouis de la caresse de la Méditerranée. J'ai relié les trois mers et chacune des heures occupées à forcer les kilomètres prend un sens nouveau maintenant que je tiens ici, à mon point d'arrivée vers lequel convergeaient le faisceau d'énergie et la cascade d'actions mises en œuvre pour y arriver.